{"id":987740,"date":"2026-03-02T10:45:12","date_gmt":"2026-03-02T08:45:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rri.ro\/?p=987740"},"modified":"2026-02-27T12:48:48","modified_gmt":"2026-02-27T10:48:48","slug":"170-ans-depuis-labolition-de-lesclavage-des-roms","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.rri.ro\/fr\/chroniques-hebdomadaires\/pro-memoria-fr\/170-ans-depuis-labolition-de-lesclavage-des-roms-id987740.html","title":{"rendered":"170 ans depuis l&rsquo;abolition de l&rsquo;esclavage des Roms"},"content":{"rendered":"<p>Le 20 f\u00e9vrier 1856, la soci\u00e9t\u00e9 roumaine franchissait un grand pas vers la modernisation en lib\u00e9rant les Roms de l&rsquo;esclavage. Un chapitre tr\u00e8s sensible du pass\u00e9 \u00e9tait clos, mais un autre s&rsquo;ouvrait, celui de l&rsquo;int\u00e9gration et de la construction d&rsquo;un climat apais\u00e9, b\u00e2ti sur le respect et l&rsquo;\u00e9galit\u00e9. L&rsquo;ethnologue Delia Grigore est professeure de langue et culture romani \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Bucarest. Avec elle, nous avons d\u00e9taill\u00e9 les id\u00e9es qui ont orient\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 roumaine vers l&rsquo;abolitionnisme dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du 19e si\u00e8cle\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Les id\u00e9es r\u00e9formatrices de la R\u00e9volution fran\u00e7aise de 1789 sont \u00e9galement arriv\u00e9es en Roumanie, qui \u00e9taient encore, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, les Principaut\u00e9s roumaines. Les boyards \u00e9clair\u00e9s, les jeunes, sont all\u00e9s faire leurs \u00e9tudes a Paris, Vienne et ailleurs, et ils sont revenus avec des id\u00e9es r\u00e9formatrices, \u00e9clair\u00e9es. L\u00e0-bas, on leur a dit que c&rsquo;\u00e9tait honteux qu&rsquo;au 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, dans un pays qui se voulait europ\u00e9en et qui souhaitait entrer dans le syst\u00e8me modernisateur de l&rsquo;Europe d&rsquo;alors, il y ait encore un \u00e9tat d&rsquo;esclavage et que l&rsquo;on puisse lire dans les journaux que des boyards et des monast\u00e8res mettaient en vente des esclaves, des tsiganes. Parce que le terme tsigane signifiait justement cela en roumain ancien : esclave, serf. Ces jeunes qui avaient \u00e9tudi\u00e9 l\u00e0-bas, qui venaient de familles ais\u00e9es, propri\u00e9taires d&rsquo;esclaves, ont \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s face \u00e0 une situation o\u00f9 ils avaient honte de ce qui se passait dans leur pays, et ils sont revenus avec l\u2019id\u00e9e de reformer le syst\u00e8me. Cezar Bolliac, Dimitrie Bolintineanu, Nicolae B\u0103lcescu, Mihail Kog\u0103lniceanu, Vasile Alecsandri sont quelques-uns de ces fils de boyards gagn\u00e9s par le nouvel esprit de la Revolution fran\u00e7aise. Certains d&rsquo;entre eux sont revenus au pays et ont lib\u00e9r\u00e9 leurs propres Roms sans indemnisation. D&rsquo;autres, cependant, ont re\u00e7u des compensations. Il faut souligner que l&rsquo;abolition de l&rsquo;esclavage s&rsquo;est faite avec une indemnisation de l&rsquo;\u00c9tat. Concr\u00e8tement, la principaut\u00e9 a achet\u00e9 ces esclaves \u00e0 leurs ma\u00eetres priv\u00e9s, boyards et monast\u00e8res, puis les a lib\u00e9r\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>L\u2019esclavage impun\u00e9ment<\/strong><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La situation des esclaves roms \u00e9tait en effet totalement inhumaine, une situation qui avait r\u00e9volt\u00e9 ceux qui souhaitaient adh\u00e9rer aux valeurs de la nouvelle Europe. Delia Grigore\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Aucun ma\u00eetre n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 puni pour avoir tu\u00e9 son esclave. Il l&rsquo;avait fait \u00e0 coups de b\u00e2ton, sous la torture, et il ne lui arrivait rien. Donc, m\u00eame s&rsquo;il n&rsquo;avait apparemment pas le droit de le tuer, mais seulement de le battre, il le battait parfois jusqu&rsquo;\u00e0 la mort. Le statut d\u2019esclave \u00e9tait celui d&rsquo;un statut d&rsquo;\u00eatre non reconnu en sa qualit\u00e9 qu&rsquo;\u00eatre humain, c&rsquo;est terrible \u00e0 y r\u00e9fl\u00e9chir. Pour l&rsquo;\u00e9poque, j&#8217;emploierais le terme de \u00ab\u00a0tsigane\u00a0\u00bb dans son sens premier, celui d&rsquo;esclave. Aujourd&rsquo;hui, lorsque je parle de cette \u00e9poque, j&#8217;emploierais le terme d\u2019\u00ab\u00a0esclave\u00a0\u00bb et pas celui de \u00ab\u00a0serf\u00a0\u00bb, car ces gens \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme des biens meubles, ils pouvaient \u00eatre vendus et achet\u00e9s tout simplement. Les Principaut\u00e9s roumaines ont \u00e9t\u00e9 des pays esclavagistes durant cette longue p\u00e9riode. Nous devons tous assumer cela, l&rsquo;\u00c9tat roumain, l&rsquo;\u00c9glise, et apr\u00e8s seulement aller de l&rsquo;avant vers une r\u00e9conciliation v\u00e9ritable.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>La libert\u00e9 de\u2026 l\u2019exclusion<\/strong><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce qui a suivi l&rsquo;\u00e9mancipation, nous l&rsquo;apprenons de Delia Grigore\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Les cons\u00e9quences de cette longue p\u00e9riode d\u2019esclavage perdurent jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui, notamment cette composante de la marginalisation, y compris spatiale, des Roms. L\u00e0 o\u00f9 ils ont construit leurs \u00e9tablissements apr\u00e8s \u00eatre sortis de l&rsquo;esclavage, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des villages et des villes. Ils n&rsquo;avaient pas o\u00f9 aller, ils ne pouvaient pas s&rsquo;installer au centre des villes, car ils arrivaient trop tard et ils n\u2019avaient pas les moyens. M\u00eame longtemps apr\u00e8s leur lib\u00e9ration, ils \u00e9taient rarement trait\u00e9s comme des citoyens a part enti\u00e8re. Les Roms ont \u00e9t\u00e9 reconnus citoyens bien plus tard, et ils n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 reconnus comme minorit\u00e9 nationale dans le trait\u00e9 de Paris sign\u00e9 par la Roumanie en 1919. D&rsquo;autres minorit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 reconnues, et la minorit\u00e9 hongroise, chose int\u00e9ressante, a \u00e9t\u00e9 reconnue, bien que les Hongrois se soient oppos\u00e9s \u00e0 l&rsquo;union avec la Transylvanie. Et c&rsquo;\u00e9tait normal car ils consid\u00e9raient qu&rsquo;une partie de leur territoire leur \u00e9tait prise. Les Roms non seulement ne s&rsquo;y sont pas oppos\u00e9s, mais ont m\u00eame tenu des rassemblements tout de suite apr\u00e8s 1918 dans plusieurs localit\u00e9s, par exemple \u00e0 Rupea, dans le d\u00e9partement de Bra\u0219ov. Ensuite, en avril, le 27 avril 1919, les Roms ont r\u00e9dig\u00e9 un m\u00e9morandum, ont montr\u00e9 leur joie pour l&rsquo;union et se sont solidaris\u00e9s avec la Roumanie. Ils \u00e9taient tr\u00e8s heureux que, enfin, ils puissent devenir citoyens roumains. Et, malgr\u00e9 cela, ils n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 reconnus ni comme minorit\u00e9 nationale, ni comme citoyens roumains. Bien plus tard, dans l&rsquo;entre-deux-guerres, un mouvement rom a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9merger, avec des organisations, des journaux roms, Glasul Romilor (La Voix des Roms) et Uniunea General\u0103 a Romilor (L&rsquo;Union G\u00e9n\u00e9rale des Roms). Et en tant que citoyens \u00e0 part enti\u00e8re, on pourrait dire que ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 reconnus, mais sans \u00eatre reconnus, l\u00e0 encore, comme minorit\u00e9 nationale, car la politique du r\u00e9gime communiste \u00e9tait une politique d&rsquo;assimilation. Ils n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 reconnus comme minorit\u00e9 nationale qu&rsquo;apr\u00e8s 1990.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les politiques d&rsquo;int\u00e9gration des Roms ont \u00e9t\u00e9 insatisfaisantes, en g\u00e9n\u00e9ral, mais on peut aussi parler de certains succ\u00e8s. Delia Grigore encore\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Il n&rsquo;y a pas eu de politique d&rsquo;int\u00e9gration des anciens esclaves dans la soci\u00e9t\u00e9, cela a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 au hasard. Et alors, certains Roms ont continu\u00e9 \u00e0 vivre chez les boyards et \u00e0 travailler l\u00e0-bas, sur leurs domaines, donc ils restaient chez leurs anciens maitres, et la diff\u00e9rence de statut entre la p\u00e9riode o\u00f9 ils \u00e9taient esclaves et la p\u00e9riode d\u2019apr\u00e8s \u00e9tait d\u00e9risoire. Les cons\u00e9quences sur l&rsquo;estime de soi ethnique se voient jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui. La stigmatisation internalis\u00e9e se voit dans la diff\u00e9rence entre le nombre des Roms qui assument leur identit\u00e9 rom lors du recensement, un peu plus de 600.000, et leur nombre r\u00e9el. La stigmatisation d&rsquo;\u00eatre rom demeure, aussi comme une cons\u00e9quence de l&rsquo;histoire, de l&rsquo;esclavage, de l&rsquo;Holocauste, de la peur d&rsquo;\u00eatre identifi\u00e9 comme \u00ab\u00a0tsigane\u00a0\u00bb. Mais, selon Kog\u0103lniceanu, peu de temps apr\u00e8s leur lib\u00e9ration de l&rsquo;esclavage, il y a eu aussi des Roms, pas tr\u00e8s nombreux il est vrai, qui ont r\u00e9ussi \u00e0 s&rsquo;int\u00e9grer dans la soci\u00e9t\u00e9, dans l\u2019ethnie majoritaire, qui ont r\u00e9ussi \u00e0 devenir, \u00e0 la fin du 19e si\u00e8cle, parlementaires, hommes de culture, juges, avocats, artistes et ainsi de suite. Les Roms ont aussi combattu dans les guerres aux c\u00f4t\u00e9s des Roumains. Les Roms sont patriotes, ils aiment leur pays, la Roumanie, m\u00eame si l\u2019histoire a \u00e9t\u00e9 si injuste \u00e0 leur \u00e9gard. Ils souhaitent \u00eatre et se sentent Roumains.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il y a 170 ans, la soci\u00e9t\u00e9 roumaine a fait ce qu&rsquo;il fallait, fut-ce tardivement, pour recouvrir la dignit\u00e9 de certains de ses membres. Et aujourd&rsquo;hui, elle doit consolider ces acquis, car en Roumanie, le d\u00e9ficit de volont\u00e9 politique continue de freiner les transformations structurelles indispensables \u00e0 une v\u00e9ritable inclusion des Rroms. Comme au XIXe si\u00e8cle, l\u2019enjeu d\u00e9passe d\u00e9sormais le cadre national et appelle une mobilisation \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne, afin d\u2019impulser des dynamiques durables de justice et d\u2019\u00e9galit\u00e9. Cette comm\u00e9moration invite \u00e9galement \u00e0 une r\u00e9flexion plus profonde sur la notion m\u00eame de nation : comment une soci\u00e9t\u00e9 peut-elle pr\u00e9tendre \u00e0 la coh\u00e9sion et \u00e0 la stabilit\u00e9 si une partie de ses citoyens reste rel\u00e9gu\u00e9e \u00e0 la marge de la reconnaissance collective ? Esp\u00e9rons que les initiatives comme celle propos\u00e9e par La voix des Rroms portent leurs fruits afin de ne pas oublier que certains pans de l\u2019Histoire, souvent laiss\u00e9s dans l\u2019ombre, rel\u00e8vent en fait de la responsabilit\u00e9 collective. C\u2019est l\u00e0 la force du devoir de m\u00e9moire. (Trad. Ionut Jugureanu)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 20 f\u00e9vrier 1856, la soci\u00e9t\u00e9 roumaine franchissait un grand pas vers la modernisation en lib\u00e9rant les Roms de l&rsquo;esclavage. 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