La Roumanie de l’intérieur
« On quitte le pays, mais jamais la Roumanie » : tel est le sous-titre d’un documentaire qui se propose d’explorer ce qu’il advient de l’identité roumaine lorsque les Roumains émigrent. Changent-ils ? S’adaptent-ils ? Se construisent-ils une nouvelle vie ? Autant de questions auxquelles ont tenté de répondre les initiateurs du projet « La Roumanie de l’intérieur », à l’origine du documentaire du même nom, dont la première internationale a eu lieu fin septembre à l’Université de l’Est de Londres, dans le cadre du festival Royal Docks.
Ana-Maria Cononovici, 13.10.2026, 10:33
A l’origine du projet « La Roumanie de l’intérieur », on retrouve notamment notre invité d’aujourd’hui, Octav Dafinoiu. Il revient sur les débuts de cette initiative :
« Tout a commencé par deux questions : qu’est-ce qui définit les Roumains et pourquoi tant d’étrangers tombent-ils amoureux de la Roumanie ? En fait, c’est ma passion pour la psychologie qui m’a conduit à l’intuition qu’il existe un code identitaire roumain encore très peu étudié. Nous avons travaillé en plusieurs étapes. D’abord, nous avons conçu un modèle de l’identité roumaine structuré autour de huit dimensions, fondé sur les théories de chercheurs renommés et sur des études internationales récentes consacrées à la migration et à l’identité. Suit la phase de recherche, au cours de laquelle une centaine de Roumains de la diaspora ont répondu à notre questionnaire. Parmi les conclusions de cette étude, nous avons constaté que ce qui rend les Roumains plus forts lorsqu’ils vivent loin de leur pays d’origine, c’est la foi ainsi que le lien entre les générations. Le manque du pays et les difficultés auxquelles chacun se heurte au moment du départ, nous les connaissons tous. Mais ce sont nos ressources intérieures qui font la différence entre une expérience et une autre. C’est à partir des résultats de cette étude que nous avons construit une grande partie du documentaire : du choix des protagonistes aux questions qui leur ont été posées durant le tournage. L’ensemble de ce travail nous a également permis de mettre en place une plateforme en ligne qui se veut une archive vivante, où chaque Roumain peut raconter son histoire. »
A son tour, Iulian Costin s’est impliqué dans plusieurs étapes du projet « La Roumanie de l’intérieur » : réalisation, production, scénario, design et identité visuelle. Il a également participé à plusieurs entretiens avec les protagonistes, l’occasion de découvrir ce que les Roumains emportent avec eux lorsqu’ils quittent leur pays. Que devient alors leur bagage émotionnel et culturel à l’étranger ? Iulian Costin répond :
« Ils emportent avec eux des choses que l’on ne peut pas mettre dans une valise : des souvenirs, des habitudes, la langue avec laquelle ils ont grandi, ainsi que le manque de ceux qui sont restés au pays. C’est à partir de cette réalité qu’est né le documentaire « La Roumanie de l’intérieur », que nous avons lancé le 25 septembre dernier en partenariat avec l’University of East London, une institution aux racines profondes. Pourquoi avoir choisi précisément cette université ? Parce que, depuis 1898, elle ouvre l’accès à l’éducation aux classes ouvrières ainsi qu’aux catégories sociales longtemps exclues de telles opportunités. Pour nous, cette ouverture aux gens donne une signification particulière à ce partenariat. Dans notre film, nous avons exploré deux dimensions. D’une part, la Roumanie que nous portons en nous ; d’autre part, la Roumanie que nous construisons au sein des communautés dans lesquelles nous vivons. Autrement dit, ce que nous conservons et ce que nous partageons avec les autres. J’aimerais également évoquer l’une de nos protagonistes, Buni Flori (Mamie Flori), dont l’histoire est extraordinaire. Elle a quitté la Roumanie pour l’Italie avant de s’installer en Grande-Bretagne afin d’aider sa famille. Elle raconte comment elle a emporté avec elle des rosiers et de la livèche de Roumanie, puis comment elle a créé un véritable jardin roumain au cœur même de la Grande-Bretagne. Au fil du temps, Buni Flori est devenue la grand-mère de sa communauté et une figure très appréciée des familles qui l’entouraient. Elle nous a également expliqué comment elle avait suivi des cours d’anglais et partagé avec ses camarades de différentes cultures des plats traditionnels roumains, comme les sarmale (feuilles de choux farcies de viande hachée) ou encore le cozonac (brioche roumaine). En somme, Buni Flori a partagé sa Roumanie à travers son attention aux autres, ses saveurs et les gestes simples du quotidien. Et chacun de nos protagonistes partage la Roumanie à sa manière. »
Un boxeur qui entre sur le ring en portant le drapeau roumain, ou encore la famille d’un médecin dont les enfants parlent roumain à la maison : ce ne sont là que quelques exemples de la manière dont la Roumanie continue de vivre au sein de la diaspora.
Roxana Petrescu, directrice créative du documentaire « La Roumanie de l’intérieur », estime que ce projet met en lumière également le dialogue entre ceux qui sont partis à l’étranger et ceux qui sont restés au pays.
« Pour moi, « La Roumanie de l’intérieur » soulève un enjeu essentiel : la manière dont nous choisissons de voir et de présenter la diaspora roumaine d’aujourd’hui. On parle souvent de la diaspora en termes de chiffres. Nous souhaitions aller bien au-delà des statistiques et nous demander ce qu’il advient de notre identité lorsque nous vivons loin de notre pays et que nous entrons en contact avec d’autres cultures. Car derrière le mot “diaspora”, il y a des personnes qui sont parties pour des raisons différentes, qui ont construit leur vie ailleurs, mais qui continuent de porter en elles quelque chose de profondément roumain. Cette identité ne reste pas inchangée. Elle s’enrichit, se transforme et acquiert de nouvelles significations à travers les expériences que nous vivons. C’est là qu’intervient la force du récit. Une histoire bien racontée peut parfois accomplir ce qu’aucune statistique ne parvient à faire. Elle peut nous rapprocher de l’expérience de l’autre, susciter l’empathie et nous aider à comprendre des réalités que nous n’avons jamais vécues nous-mêmes. C’est peut-être l’un des principaux messages de notre projet : la Roumanie n’est pas seulement l’endroit que nous quittons. Il existe aussi une Roumanie que nous gardons en nous, dans la langue, les souvenirs, les valeurs, les traditions et notre manière de regarder le monde. Nous espérons vivement que ce documentaire sera également présenté en Roumanie et qu’il permettra de faire connaître au grand public les histoires des Roumains qu’il met en lumière. »
Pour conclure, rappelons que ce projet inédit a été soutenu par le Département pour les Roumains du monde et que ses initiateurs envisagent déjà la réalisation de nouveaux documentaires de ce type.