Pourrait-on éradiquer la pauvreté ?
Suite à l’annonce de la Commission européenne d’une stratégie visant à lutter contre la pauvreté au niveau de l'Union, la Roumanie a annoncé qu'elle avait, elle aussi, entamé l'élaboration d'une stratégie nationale en ce sens.
Roxana Vasile, 03.06.2026, 10:30
Un citoyen européen sur cinq vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Face à ce constat, la Commission européenne a présenté, début mai, une nouvelle stratégie assortie d’un mécanisme de coordination entre institutions européennes, États membres et acteurs sociaux. Objectif affiché : réduire durablement la pauvreté en Europe d’ici 2050, avec un investissement supplémentaire limité à 0,25 % du PIB européen, permettant selon Bruxelles de sortir jusqu’à 18 millions de personnes de la précarité. Porteuse du projet, la commissaire roumaine et vice-présidente de l’Exécutif européen, Roxana Mînzatu, défend une approche structurelle du phénomène, centrée sur l’accès réel et effectif à l’emploi :
« Nous souhaiterions disposer d’un instrument juridique définissant des normes minimales pour les services d’accompagnement destinés aux personnes inactives, qui ne recherchent pas d’emploi mais qui pourraient travailler. Car très souvent, les personnes en situation de précarité qui perçoivent des aides sociales ne se rendent pas sur le marché du travail, non pas par choix, mais parce que le salaire proposé ne leur permet pas de couvrir leurs besoins essentiels : transport, alimentation, vêtements, ou encore garde d’enfants. C’est pourquoi les outils que nous proposons – recommandations, lignes directrices et éventuellement une directive – visent à aider les États membres à développer ces services d’accompagnement et à concevoir des politiques efficaces. L’aide sociale, même ciblée, ne suffit pas toujours, et un emploi n’est pas une solution s’il est mal rémunéré ou inadapté. L’enjeu est donc de permettre l’accès à un emploi de qualité, grâce à une combinaison de mesures : formation complémentaire, soutien à la garde d’enfants, ou encore incitations aux employeurs via la prise en charge temporaire d’une partie des coûts salariaux. Ces dispositifs relèvent certes des gouvernements, mais ils s’inscrivent dans une ambition politique portée au niveau européen. »
Au-delà de l’emploi, la stratégie européenne entend également répondre à plusieurs urgences sociales majeures : la crise du logement, jugée critique par de nombreux citoyens confrontés à une pénurie de logements abordables et à une situation où environ un million d’Européens sont sans domicile. Les retraites font également partie des priorités, avec l’objectif de garantir des revenus décents aux personnes âgées, tandis que l’inclusion des personnes en situation de handicap est présentée comme un axe central. Une attention particulière est enfin portée à la pauvreté infantile, domaine dans lequel aucun progrès significatif n’a été enregistré ces dernières années. L’approche proposée combine accès à l’éducation précoce, soins de santé, repas scolaires et soutien renforcé aux familles.
Une mobilisation globale face à un défi systémique
Entre Bruxelles et les capitales, la lutte contre la pauvreté devient un test politique majeur. Pour la Commission européenne, cette stratégie ne pourra réussir qu’à condition d’une mobilisation large associant institutions européennes, États membres, collectivités territoriales, société civile et secteur privé. Roxana Mînzatu
« Nous avons devant nous un ensemble de mesures de lutte contre la pauvreté qui nécessite l’implication de tous les décideurs, qu’il s’agisse de la Commission européenne, du Parlement européen ou du Conseil de l’Union européenne, mais aussi des gouvernements nationaux, des autorités locales et régionales lorsque cela est pertinent, ainsi que de la société civile. Nous avons également intégré la responsabilité du secteur privé dans cet effort collectif, car la lutte contre la pauvreté constitue un objectif essentiel non seulement sur le plan moral et démocratique, mais aussi sur le plan économique. L’ensemble de ce paquet de mesures sera mis en œuvre avec la contribution de l’Union européenne, mais aussi avec l’implication active des États membres »
Dans ce contexte, la Roumanie apparaît comme un cas emblématique. Avec plus d’un quart de sa population en situation de pauvreté ou d’exclusion sociale, le pays figure parmi les plus touchés de l’Union européenne, aux côtés de la Bulgarie et de la Grèce. À peine vingt-quatre heures après l’annonce de la stratégie européenne, Bucarest a annoncé le lancement d’une stratégie nationale dédiée et le dépôt d’une demande de financement d’environ 3 millions d’euros dans le cadre du programme européen d’assistance technique 2021-2027. Le ministre roumain du Travail par intérim, Dragoş Pîslaru, a souligné que cette initiative dépasse le seul périmètre de son ministère et implique l’ensemble des institutions concernées par les politiques sociales. Il évoque une situation multidimensionnelle : faible participation au marché du travail, problèmes de santé, coûts sociaux élevés et un capital humain fragilisé, auquel s’ajoutent près d’un million d’enfants exposés à des formes de vulnérabilité et à un risque d’exclusion sociale.
Pour le sociologue Vladimir Ionaș, l’initiative européenne marque toutefois un tournant positif, en incitant les États à renforcer leurs politiques sociales :
« Malheureusement, en Roumanie, les discussions sérieuses sur la manière d’apporter un soutien réel de l’État aux enfants, d’encourager la natalité, de résoudre le problème démographique et d’aider les personnes exposées au risque de pauvreté n’ont pas produit de résultats concrets. Il est positif que la Commission considère désormais qu’il est temps d’agir au niveau européen, en travaillant avec l’ensemble des États membres. Si des lignes directrices efficaces sont définies à l’échelle européenne, alors peut-être que des pays comme la Roumanie, la Bulgarie ou la Grèce les mettront en œuvre sous l’impulsion de Bruxelles. »
Reste que, pour de nombreux observateurs, la réussite de cette stratégie dépendra moins des annonces que de sa mise en œuvre concrète sur le terrain, dans la durée. Une politique de lutte contre la pauvreté, rappellent-ils, ne produit d’effets réels que sur le long terme, parfois sur plusieurs décennies, faute de quoi elle risque de rester un exercice déclaratif, sans impact durable.