Les défis du travail saisonnier en Autriche, selon une bénévole roumaine
Notre invité du jour s’appelle Ioana Popescu, actuellement doctorante en Autriche et bénévole au sein de l’association « Les Saisonniers », dont la campagne lancée il y a plus d’une décennie milite pour les droits des ouvriers saisonniers d’Autriche. Elle nous parle des difficultés auxquelles sont confrontés les saisonniers dans ce pays et des efforts du groupe d’activistes aux côtés duquel elle travaille pour rendre leur vie meilleure.
Iulia Hau, 13.05.2026, 10:59
Selon les données officielles, début 2025, quelque 155 000 Roumains vivaient en Autriche, faisant ainsi de la Roumanie l’un des principaux pays d’origine des migrants dans ce pays, juste derrière l’Allemagne et devant la Bosnie-Herzégovine. En effet, pour de nombreux Roumains d’Autriche, le travail agricole saisonnier est une des principales sources de revenus, notamment les récoltes d’asperges, fraises, laitue, concombres et abricots.
« Les Saisonniers », une campagne qui vient en aide aux travailleurs étrangers d’Autriche
Notre invité du jour s’appelle Ioana Popescu, actuellement doctorante en Autriche mais aussi bénévole au sein de l’association « Les Saisonniers », dont la campagne lancée il y a plus d’une décennie milite pour les droits des ouvriers saisonniers d’Autriche. Nous l’avons invitée au micro de RRI pour nous parler des difficultés auxquelles sont confrontés les saisonniers dans ce pays et des efforts du groupe d’activistes aux côtés duquel elle travaille pour rendre leur vie meilleure.
Salaires et horaires de travail
Premier défi, le rapport entre le salaire et le temps de travail. Selon Ioana Popescu, ces ouvriers touchent souvent 5-6 euros de l’heure et travaillent beaucoup plus que les horaires maximum prévus par la loi, à savoir : 12 heures par jour et 60 heures par semaine. Plus encore, la pause obligatoire de 30 minutes n’est pas respectée et ces personnes finissent souvent par travailler aussi le dimanche, alors que travailler les samedis est déjà devenu la norme. Informer et dénoncer ces irrégularités est une des missions d’Ioana Popescu et de l’organisation « Les Saisonniers ».
Ioana Popescu détaille : « Nous avons essayé plusieurs approches au fil des années. Moi, je fais partie de cette initiative depuis environ deux ans. En général, nous avons observé les problèmes suivants : premièrement, les migrants sont payés moins que le minimum prévu par la loi. Par exemple à Vienne, le minimum net tourne autour de 9 euros par heure. Et en général c’est le salaire que chaque travailleur saisonnier devrait normalement recevoir. Mais il peut toucher davantage en fonction de ce qu’il réussit à négocier ou en fonction de ce que le patron se propose de faire. Mais, sans doute, un des plus gros problèmes c’est que les gens ne sont pas payés autant qu’il faudrait ».
Le stress thermique, un aspect ignoré
Un autre problème vient s’ajouter à celui des revenus insuffisants, un aspect que notre invité a pu constater elle-même : il s’agit des conditions dans lesquelles ces ouvriers travaillent, notamment les fortes chaleurs auxquelles ils sont exposés tant en raison du réchauffement climatique, mais aussi à cause des journées de travail qui ne sont pas organisées pour éviter d’être exposés au soleil à son zénith. Si bien que la plupart d’entre eux affirment souffrir d’hypertension ou de nausée et dénoncent le manque de protection dans les serres, où il fait d’ailleurs très chaud, ou dans les champs où ils sont directement exposés au soleil.
La main d’œuvre asiatique remplace celle d’Europe de l’Est
Et puis une autre tendance et à constater : désormais, la grande majorité de ces ouvriers proviennent des pays non membres de l’Union européenne.
Ioana Popescu explique : « En effet, on a observé cette tendance cette dernière année : on commence à embaucher de plus en plus de travailleurs venus d’Asie, par exemple du Népal, du Vietnam ou d’Inde, afin de remplacer en quelque sorte la main-d’œuvre bon marché d’Europe de l’Est sur laquelle ils ont compté jusqu’ici, par de la main-d’œuvre encore moins chère et plus facile à contrôler ».
Aux dires de notre invitée, c’est la précarité légale qui favorise un niveau accru de vulnérabilité des personnes venues des pays tiers. Et pour cause. Si les ressortissants communautaires n’ont pas besoin de visa et peuvent changer à tout moment d’employeur, ce n’est pas le cas des ouvriers venus avec un visa de travail et qui dépendent totalement du patron qui les a fait venir en Autriche. Plus encore, pour se rendre en Autriche, les travailleurs asiatiques payent souvent des coûts exorbitants qu’ils se proposent de rembourser par la suite, graduellement, à l’aide des salaires perçus, explique Ioana Popescu.
Informer les migrants, une mission pas facile
Elle revient sur les activités menées par son groupe au bénéfice des ouvriers étrangers d’Autriche :
« Notre groupe a mené plusieurs activités. D’abord, notre objectif est d’informer autant de travailleurs que possible sur leurs droits. C’est pourquoi nous allons sur le terrain et nous leur distribuons des fascicules informatifs. Concrètement, on se rend dans les champs pendant les heures de travail, car on n’a pas accès aux serres. Alors, nous nous rendons carrément sur place et nous commençons à parler avec les gens pour les informer et les sensibiliser. Nous avons aussi organisé un cours de langue allemande dans un quartier de Vienne, qui est tout près des serres où ils travaillent. Il s’agit du quartier de Semmering qui accueille de nombreux migrants. C’est là que nous avons tenté de les réunir au sein d’une communauté, en plus de leur offrir l’opportunité d’apprendre l’allemand. Cela n’a pourtant pas fonctionné aussi bien que nous l’espérions, mais c’est une idée que nous souhaitons développer : essayer de les organiser en tant que communauté, puisque nous nous sommes rendus compte qu’il leur était difficile de mettre en application les informations reçues ».
Organiser ces communautés de migrants n’est pas chose facile, avoue notre invité, puisqu’avant toute chose, les ouvriers saisonniers d’Autriche sont très isolés. La plupart habitent dans des fermes ou bien dans des zones avoisinantes ou des forêts. Plus encore, certains ne passent pas plus de trois mois sur place. Après, ils partent pour ne jamais revenir. Il existe aussi l’inverse: des migrants qui vivent en Autriche depuis plusieurs années avec la conviction permanente que c’est leur dernière saison de travail.
Ioana Popescu explique : « Ils ne savent jamais combien de temps ils vont rester. Ce fut une des difficultés auxquelles nous nous sommes heurtés pour le cours d’allemand. Les gens disaient tout simplement : « pourquoi dois-je apprendre l’allemand, de toute façon je ne vais pas rester trop longtemps ». Et pourtant, certains étaient déjà là depuis trois ans, d’autres – depuis cinq».
Les travailleurs saisonniers, une question bien complexe
Somme toute, il est difficile de dresser un portrait du travailleur saisonnier, tellement leur situation s’avère complexe. Ioana Popescu conclut :
« Ca, c’est une très bonne question, puisqu’en général, moi aussi j’ai cru au début qu’une saison se limitait à l’été où à l’automne où à la période de la récolte des légumes. Et, effectivement, les saisons sont différentes d’un migrant à l’autre : il y a des saisons courtes mais plus productives, avec davantage de travail, cela arrive en été ou en automne, par exemple. Mais il y a aussi des travailleurs qui viennent passer une année entière. Mais ce n’est pas la norme. En même temps les patrons préfèrent avoir des ouvriers très mobiles pour pouvoir s’en défaire au moment où il y a moins de travail ».
Autant de difficultés auxquelles se confrontent les travailleurs qui parcourent le monde en quête d’un emploi qui puisse leur assurer une vie meilleure pour eux et leurs familles. (trad. Valentina Beleavski)