Débats sur une Europe à plusieurs vitesses
Une Europe à plusieurs vitesses implique la constitution d’un noyau, composé souvent des pays les plus développés d’Europe occidentale, qui puisse avancer plus rapidement dans des domaines tels que l’intégration économique, fiscale ou militaire, tandis que les autres États membres pourraient intégrer le premier cercle à leur rythme.
Corina Cristea, 20.02.2026, 10:14
Le concept d’une Europe à deux vitesses n’est pas nouveau et constitue l’une des idées plus ou moins controversées sur l’avenir de l’Union européenne. Ce concept part d’un constat d’évidence : les États membres ne se développent pas au même rythme ni à la même vitesse. Une Europe à plusieurs vitesses implique la constitution d’un noyau, composé souvent des pays les plus développés d’Europe occidentale, qui puisse avancer plus rapidement dans des domaines tels que l’intégration économique, fiscale ou militaire, tandis que les autres États membres pourraient intégrer le premier cercle à leur rythme. Aussi, les partisans de cette Europe à deux vitesses soutiennent le modèle notamment pour éviter les blocages décisionnels, dans la mesure où l’Union européenne, composée de 27 États aux intérêts et aux niveaux de développement différents, rencontre parfois des difficultés à adopter rapidement des politiques communes. Ils affirment qu’en permettant aux États prêts à aller plus loin de le faire, l’Union pourrait devenir plus efficace, plus compétitive et mieux adaptée aux défis mondiaux.
À l’inverse, les critiques de ce concept mettent en garde contre le risque de fragmentation et préviennent qu’une Europe à deux vitesses risque d’accentuer les écarts entre l’Est et l’Ouest, entre les pays riches et les pays moins développés. Motivé aujourd’hui par l’idée que « pour survivre dans un contexte géopolitique de plus en plus imprévisible, l’Europe doit devenir plus forte et plus résiliente, le statu quo n’étant plus une option », le thème a été remis à l’ordre du jour par le ministre allemand des Finances, Lars Klingbeil. Celui-ci a ainsi proposé la constitution d’un noyau de six États qui avancent plus rapidement que les autres dans des politiques clés, afin de renforcer l’économie et l’autonomie du bloc communautaire, mais aussi pour consolider la souveraineté, la résilience et la compétitivité de l’UE. Il s’agit des économies les plus solides de l’Union, à savoir l’Allemagne, la France, l’Espagne, l’Italie, la Pologne et les Pays-Bas. Le diplomate Ovidiu Dranga, ancien ambassadeur de la Roumanie s’exprime à ce sujet :
« L’idée de mettre en débat la question de la compétitivité me paraît salutaire, mais ce n’est pas le seul sujet à aborder dans une discussion sur une Europe à plusieurs vitesses. Il faut aussi penser à la sécurité ainsi qu’aux autres dimensions qui rendraient l’Europe plus pertinente dans la compétition de l’avenir, une compétition très dure, où les enjeux évoluent presque d’une année à l’autre. Une Europe plus résiliente signifie une Europe plus consciente des risques auxquels nous sommes tous confrontés aujourd’hui et, surtout, de la position de notre continent face à quelques grands acteurs mondiaux, en premier lieu avec les États-Unis. Une Europe résiliente ne signifie pas, à mon sens, une Europe découplée de l’Amérique ; au contraire, cela signifie une Europe plus attentive à ce qui se passe aux États-Unis et aux positionnements de l’Administration actuelle sur les questions de sécurité au niveau mondial. »
Selon l’agence Reuters, qui cite une lettre adressée par Lars Klingbeil, ministre allemand des Finances, à ses cinq homologues des pays mentionnés, la proposition allemande inclut un plan en quatre points visant à faire progresser l’union des marchés de capitaux, à renforcer la monnaie européenne, à améliorer la coordination des investissements dans la défense et à garantir l’accès aux matières premières. Aussi, dans la vision allemande, cette coalition d’Etats devrait accélérer la création de l’Union de l’épargne et de l’investissement afin d’offrir de meilleures conditions de financement aux entreprises européennes. Le deuxième point concerne le rôle international de l’euro en tant que monnaie refuge fondée sur la prévisibilité et l’État de droit, le ministre allemand plaidant également pour une réduction de la bureaucratie et pour un renforcement de la souveraineté dans le domaine des paiements. Quant aux dépenses en matière de défense, le vice-chancelier allemand plaide pour une meilleure coopération entre les États membres et pour l’inscription ferme de la défense comme priorité dans le prochain cadre financier pluriannuel de l’UE, « transformant la défense en moteur de croissance », selon ses propos. Il souligne également la nécessité d’intensifier les efforts pour renforcer la chaîne d’approvisionnement en minerais critiques, grâce à un engagement stratégique accru avec des partenaires internationaux.
La mise en place d’une Europe à deux vitesses présuppose toutefois une prise en considération des sensibilités de tous les pays membres, avertit encore l’ancien ambassadeur Ovidiu Dranga :
« Une discussion sur une Europe à deux vitesses est comparable en importance à celle sur la Constitution de l’UE, un projet malheureusement avorté à un moment donné, faute d’avoir obtenu l’aval des citoyens dans plusieurs Etats membres. Je ne pense pas que nous en soyons là. Autrement dit, je ne crois pas qu’il existe une masse critique dans la majorité des États membres en faveur d’une décision sur une Europe à plusieurs vitesses. Nous devons décider quelle Europe nous voulons pour les 10 à 20 prochaines années. Une Europe compétitive, plus intégrée qu’aujourd’hui, capable d’être un acteur géopolitique de premier plan ? Ou bien nous contenter d’un rôle non pas secondaire, mais pas forcément de premier rang dans la compétition géopolitique mondiale, où nous pourrions, nous Européens, considérer qu’il est parfois préférable d’être dans un tandem repensé, rééquilibré avec les États-Unis ? »
Pour l’instant, conclut Ovidiu Dranga, il est difficile de dire dans quelle mesure l’idée d’une Europe à deux vitesses prendra une forme concrète dans la pratique.
(trad Ionut Jugureanu)