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Le stalinisme et l’étude de l’histoire en Roumanie

L’historien Ion Agrigoroaie, étudiant à l’Université de Iași au plus fort de la période stalinienne, racontait en 1995 au Centre d’Histoire Orale de la Radiodiffusion roumaine l’atmosphère délétère qui régnait lorsqu’il rejoignit l’université.

Le stalinisme et l’étude de l’histoire en Roumanie
Le stalinisme et l’étude de l’histoire en Roumanie

, 24.11.2025, 11:09

Dans l’univers stalinien, la recherche scientifique a été strictement orientée par l’idéologie, comme d’ailleurs tous les autres aspects de la vie. Les sciences sociales ont été parmi les plus touchées, et l’histoire en premier lieu. À tous les niveaux, le passé a été, a minima, réécrit et censuré. Dans les cas les plus graves, les scientifiques et historiens roumains risquaient la prison, parfois la vie.

L’historien Ion Agrigoroaie, étudiant à l’Université de Iași au plus fort de la période stalinienne, racontait en 1995 au Centre d’Histoire Orale de la Radiodiffusion roumaine l’atmosphère délétère qui régnait lorsqu’il rejoignit l’université :

 

« En 1954, j’ai achevé mes études au lycée, à un moment où le culte de la personnalité de Staline restait, même après sa mort, très présent. Après la mort de Staline, une réorganisation des facultés a eu lieu. Philosophie et Histoire ont été fusionnées au sein d’une nouvelle Faculté de Philologie-Histoire, qui comprenait des sections de roumain, d’histoire, d’histoire-roumain et de langue russe. Les sections de langues étrangères – français, anglais, allemand – avaient été supprimées. »

 

En dépit des contraintes politiques, plusieurs enseignants tentaient encore de transmettre un savoir honnête à des générations dont les carrières étaient déjà marquées par la politisation. L’historien Ion Agrigoroaie se souvenait :

 

« Nous avons eu des professeurs qui ont pleinement honoré leur rôle d’enseignants et d’historiens. Peu de gens se souviennent qu’à cette époque, il était impossible d’étudier l’œuvre de Nicolae Iorga ou de Vasile Pârvan, et encore moins celle de Gheorghe Brătianu. Les étudiants avaient des niveaux très différents et l’accent était mis sur l’origine sociale ainsi que sur l’appartenance à l’Union de la Jeunesse Ouvrière. Très peu pouvaient être membres du Parti des Travailleurs Roumains, et ceux qui l’étaient semblaient avoir les portes ouvertes vers l’enseignement supérieur dans les sciences sociales. »

 

Par ailleurs, les conseillers soviétiques jouaient un rôle direct dans le contrôle des contenus enseignés. L’historien Ion Agrigoroaie :

 

« À Iași, un conseiller culturel soviétique vérifiait le contenu des cours donnés en sciences sociales. Ils devaient être rédigés et présentés sur demande. L’on connaît bien le cas du professeur Constantin Cihodariu, qui avait souligné, en se basant sur des sources soviétiques, les erreurs de commandement de certains officiers russes en 1877. Le consulat soviétique de Iași a considéré cela comme une atteinte à l’honneur de l’armée russe. Le professeur Cihodariu a souligné que l’information provenait des travaux de l’historiographie soviétique. On lui a rétorqué que ce que les Soviétiques avaient le droit de dire, c’est-à-dire leur propre historiographie, nous n’avions pas, nous, le droit de répéter. Il a ensuite été rétrogradé du rang de maître de conférences à celui de chargé de cours, et a même été sur le point d’être exclu de l’enseignement supérieur. »

 

La réécriture du passé touchait également l’espace public. Ion Agrigoroaie se souvenait :

 

« J’ai assisté à la destruction de la statue de Titu Maiorescu, qui était érigée devant l’Université. Je pense que j’étais encore élève, mais je ne saurais dire si c’était en 1953 ou en 1954. L’on trouvait alors sur l’esplanade les statues de Mihail Kogălniceanu et de Mihai Eminescu, avant que des modifications ne soient apportées. À côté de la statue de Kogălniceanu se trouvait celle de Maiorescu. Après la destruction de cette dernière, pendant des années, nous contournions par respect la trace laissée dans l’asphalte. J’ai appris plus tard qu’elle avait été fondue. Ce furent de véritables traumatismes. »

 

Le traitement réservé à la science historique sous le stalinisme est un exemple clair de déformation et de manipulation politique de l’éthique professionnelle et de la vérité historique.

(Trad Ionut Jugureanu)

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