Les relations roumano-turques au XXe siècle
Aucune autre influence n’a marqué l’espace roumain au cours du dernier millénaire autant que l’influence turque. À partir de 1877, après l’indépendance de la Roumanie, les relations entre les deux pays entrent dans une nouvelle phase. Au XXe siècle, la Roumanie et la Turquie construisent une relation privilégiée, fondée sur une tradition ancienne. Retour.
Steliu Lambru, 23.03.2026, 10:29
Aucune autre influence n’a marqué l’espace roumain au cours du dernier millénaire autant que l’influence turque. À partir de 1877, après l’indépendance de la Roumanie, les relations entre les deux pays entrent dans une nouvelle phase. Au XXe siècle, la Roumanie et la Turquie construisent une relation privilégiée, fondée sur une tradition ancienne.
Le juriste Radu Boroș, spécialiste du droit aérien, expliquait en 1995, dans le cadre du Centre d’histoire orale de la Radiodiffusion roumaine, l’évolution des relations bilatérales après la Première Guerre mondiale :
« Kemal, la première chose qu’il a faite, a été de chercher à s’isoler de l’Europe. Et l’un des axes de cette politique d’isolement a été le transfert de la capitale de la Turquie d’Istanbul à Ankara. À Istanbul, il n’a plus voulu développer aucune relation commerciale, financière ou autre avec les puissances européennes. C’est pourquoi il a interrompu la ligne aérienne assurée depuis 1920 par la Société franco-roumaine sur l’axe Paris–Vienne–Budapest–Bucarest–Istanbul. »
De l’isolement à la réouverture
Progressivement, Européens et Turcs ont compris qu’ils ne pouvaient avancer séparément. Et ce sont les Roumains qui ont contribué à ouvrir la voie du rapprochement. Radu Boroș :
« Jusqu’en 1938-1939, lorsque le statut des détroits a été modifié par le traité de Lausanne, les Turcs ne voulaient entendre parler d’aucune liaison aérienne vers Constantinople. Ce n’est qu’après ce traité que la question s’est posée et que la possibilité de vols entre l’Europe et Istanbul s’est ouverte. Dans le cadre de l’Entente balkanique, dans la section aviation, la question des transports aériens incluait une liaison avec la Turquie. Alors qu’avec les autres pays nous avions pour objectif de relier les capitales, avec la Turquie il ne s’agissait pas de relier Ankara, mais Istanbul. Dans la politique aérienne de la Roumanie, la création de lignes aériennes constituait un soutien à la navigation maritime. Malgré tous nos efforts pour obtenir l’autorisation d’exploiter une ligne vers Istanbul, nous n’avons reçu aucune réponse. Ce n’est que lors de l’Assemblée générale du Conseil économique de l’Entente balkanique, en avril 1939, que le président de la délégation turque, Hasan Saka, nous a finalement annoncé que les autorités turques invitaient en urgence une délégation roumaine à Ankara afin de conclure un contrat pour une ligne Bucarest–Istanbul avec la compagnie LARES. »
La normalisation en pleine guerre froide
Vasile Șandru, ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, se souvenait en 1994 du processus de normalisation des relations roumano-turques, malgré la séparation imposée par la guerre froide :
« La Roumanie a été la première à briser cette barrière. En tant que membre du Pacte de Varsovie, elle a été la première à normaliser ses relations avec la Grèce et la Turquie. Les principales questions bilatérales concernaient les arriérés financiers, c’est-à-dire des biens appartenant à des ressortissants de ces pays, nationalisés en Roumanie après 1948. Il n’avait pas été possible de parvenir à un accord en raison de l’écart important entre les revendications des anciens propriétaires et les possibilités de la partie roumaine. Mais cela n’empêchait pas, en général, le développement des relations. Le principal obstacle restait l’appartenance à des blocs opposés. »
La visite du Premier ministre roumain en 1966 a marqué un tournant décisif, ouvrant la voie à une coopération durable. Vasile Șandru :
« Il s’agissait d’une délégation importante, conduite par le Premier ministre Ion Gheorghe Maurer, avec la participation du ministre des Affaires étrangères et de nombreux représentants des ministères économiques : métallurgie, construction de machines, transports, culture. La visite s’est déroulée dans une atmosphère exceptionnelle. Le Premier ministre roumain a été accueilli avec tous les honneurs par son homologue turc, Demirel. Des cérémonies protocolaires ont été organisées, notamment au mausolée d’Atatürk. Ce qui m’a frappé, lors des discussions officielles, c’est que presque tout le gouvernement turc était présent. Ils étaient au moins vingt ou trente du côté turc de la table et écoutaient attentivement Maurer. Celui-ci a présenté une analyse sur la coexistence pacifique, en lien avec l’évolution technico-scientifique, le développement économique et le rôle des pays de taille moyenne comme la Roumanie et la Turquie dans la promotion de la détente. À cette occasion, plusieurs accords ont été signés : un accord réglant les arriérés financiers, un accord culturel, un accord de coopération économique, au total six ou sept accords qui ont marqué l’ouverture des relations sur tous les plans. »
Une relation ancrée dans la durée
Les relations entre la Roumanie et la Turquie au XXe siècle constituent le fondement de leur partenariat actuel. Les deux pays avancent ensemble, dans la continuité de leur héritage fait de plusieurs siècles d’histoire commune. (Trad Ionut Jugureanu)