L’historien Gheorghe Brătianu, un homme de conviction, mort pour sa patrie
Gheorghe Brătianu fut l'un des grands historiens de la Roumanie du XXe siècle. Longtemps mis à l'index pour des raisons politiques, il fut rendu à l'opinion publique roumaine, au nom de la liberté, après 1989.
Steliu Lambru, 07.09.2026, 09:59
Parmi les grands noms de l’historiographie roumaine du XXe siècle, Gheorghe I. Brătianu occupe une place singulière. Regroupés autour de la « Revue Historique Roumaine » des années 1920, les jeunes historiens de l’époque qui ne tarderont pas de laisser une trace indélébile dans leur domaine de prédilection — Constantin C. Giurescu, Petre P. Panaitescu, Gheorghe I. Brătianu et bien d’autres noms de cette generation d’exception — proposèrent de nouveaux principes de méthodologie historique pour rompre avec la pensée positiviste dominante pour finir par fonder ainsi ce que l’on appela l’École Nouvelle. Dans cet esprit, Brătianu rayonna par ses textes, au point d’être considéré par beaucoup comme le chef de file de sa génération.
Né le 28 janvier 1898 à Ruginoasa, dans le département de Iași, Gheorghe I. Brătianu était le fils du dirigeant libéral Ion I. C. Brătianu et de sa première épouse, la princesse Maria Moruzi-Cuza. Bien que diplômé en droit, il se tourne résolument vers l’histoire, qu’il étudie à la Sorbonne. C’est là qu’il soutient, en 1929, sa thèse de doctorat sur le commerce génois en mer Noire au XIIIe siècle. Formé à l’école française, il fut profondément marqué par l’École des Annales. Devenu professeur d’université et membre de l’Académie Roumaine, il laisse une œuvre considérable, dont les volumes « Une énigme et un miracle historique : le peuple roumain », « La tradition historique sur la fondation des États roumains » et « La mer Noire » demeurent parmi les plus connus et les plus appréciés de ses œuvres.
Un homme de conviction, mort pour sa patrie
À l’image d’autres jeunes de sa génération, Brătianu combattit sur le front de la 07et s’engagea en politique. Il participa également aux combats de Crimée lors de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’en 1942. Marié à la princesse Elena Sturdza, avec laquelle il eut trois enfants, il finit sa vie en détention dans la prison de Sighet, transformée par le régime communiste qui arriva au pouvoir en 1946 en prison politique, à seulement 55 ans. Gheorghe Brătianu fut considéré par ses contemporains comme l’un des symboles du patriotisme roumain. Aussi, lorsqu’on lui proposa de partir en France pour échapper à l’arrestation, il aurait tout simplement répondu : « Un Brătianu ne quitte jamais son pays. »
Sur le plan politique, avant la Seconde Guerre mondiale, Brătianu dirigea une faction du Parti National Libéral proche du régime autoritaire du roi Carol II. Bien que francophile, il plaida durant la guerre pour l’alliance avec l’Allemagne nazie. Après l’installation du régime communiste en 1945, il fut arrêté et incarcéré à la prison de Sighetu Marmației, comme la grande majorité des hommes politiques démocrates roumains.
Dans un entretien accordé en 1996 au Centre d’Histoire Orale de la Radiodiffusion Roumaine, un autre historien roumain important, Petre Năsturel, se souvenait des circonstances qui avaient précédé l’arrestation de Gheorghe Brătianu en 1950:
« Je connaissais le professeur Brătianu, même si j’avais suivi pour ma part la section de philologie gréco-latine et byzantine. Le professeur me portait en son estime et voulait même m’engager à l’Institut d’histoire Nicolae Iorga, qu’il dirigeait. Mais un jour, un jour sinistre, le professeur Gheorghe Brătianu, comme d’autres chercheurs et scientifiques de renommée internationale, fut contraint de rester chez lui. Le régime communiste le mit à la porte. Se posa alors la question de lui faire parvenir des publications pour qu’il puisse continuer à travailler à son domicile, et de trouver un moyen de faire publier ses travaux. C’est ainsi que s’organisa toute une filière, avec Mme. Elena Brătianu, l’épouse du professeur, avec le professeur Mihai Berza, avec moi, puis avec un prêtre français catholique, le père Emil Jean, qui était resté dans ce qui avait été l’Institut Français d’Études Byzantines de la rue Christian Tell. »
Une chaîne de la solidarité et de la dignité, grâce à la France
Les excellentes relations entre la Roumanie et la France furent celles qui sauvèrent l’œuvre de Brătianu. En ces temps où régnait la terreur stalinienne, tout semblait sans perspective. Petre Ș. Năsturel :
« Vous savez, c’est bien ce prêtre français qui, par l’intermédiaire de l’ambassade de France, envoyait à Paris, à un grand ami et grand érudit, le père Vitalien Laurent, les travaux inédits de Brătianu : des livres et articles. Et ainsi, tout ce qui échappa à la destruction le doit à cette chaîne de bienveillance et de dignité roumaine, mise en place avec l’aide de la France. Ensuite, les travaux parurent à Paris, à Munich, en d’autres lieux, mais furent préservés de la destruction et rejoignirent finalement le patrimoine roumain. Enfin, quelques années plus tard, les œuvres de Brătianu, qui traversèrent de la sorte le rideau de fer, imprimées en France et en Allemagne, furent traduites en roumain pour être accessibles au public cher à Gheorghe Bratianu. »
Aujourd’hui, lorsque nous regardons en arrière, tout paraît plus simple, plus facile, et certains s’accordent même le luxe de la nostalgie. Mais à l’époque, tout était question de vie et de mort. Petre Ș. Năsturel :
« C’était très dangereux. Le danger guettait en premier lieu Gheorghe Brătianu lui-même, qui finit par trouver la mort dans les souffrances de la prison de Sighet. C’était très dangereux aussi pour Mihai Berza, qui avait alors deux jeunes enfants. Et pour moi aussi, qui n’avais ni femme ni enfants à l’époque, mais qui vivais avec mes parents et les entretenais. Nous avons tous fait notre devoir — et c’est quelque chose qui mérite d’être connu. En Occident, j’ai réalisé que les gens s’imaginent que les Roumains sont restés passifs sous la perverse occupation soviéto-communiste roumaine. Mais chez nous aussi, il y eut des hommes qui surent résister. Certains sont tombés, certains sont morts en prison, d’autres ont survécu. Parmi ceux qui ont survécu, je suis l’un d’eux. »
Gheorghe Brătianu fut l’un des grands historiens de la Roumanie du XXe siècle. Longtemps mis à l’index pour des raisons politiques, il fut rendu à l’opinion publique roumaine, au nom de la liberté, après 1989. (Trad Ionut Jugureanu)