Dennis Deletant : Un regard britannique sur l’âme et l’histoire roumaines
Décoré de l’Ordre du Merite en grade de commandor, mais aussi du plus prestigieux ordre roumain, « l'Étoile de la Roumanie », pour sa contribution à la culture roumaine et à l’evolution democratique du pays, Dennis Deletant partage avec nous son parcours fascinant entre le Royaume-Uni et sa patrie d'adoption, la Roumanie
Hildegard Ignătescu, 11.08.2026, 12:54
Bonjour à toutes et à tous ! Aujourd’hui, dans notre rubrique « Expat en Roumanie », nous partons à la rencontre d’une figure académique d’exception qui porte la Roumanie dans son cœur depuis des décennies. Dennis Deletant, historien britannique de renom et professeur émérite à l’University College de Londres, est l’un des plus grands experts mondiaux de la période communiste roumaine.
Le choix de la langue
Décoré de l’Ordre du Merite en grade de commandor, mais aussi du plus prestigieux ordre roumain, « l’Étoile de la Roumanie », pour sa contribution à la culture roumaine et à l’evolution democratique du pays, il partage avec nous son parcours fascinant entre le Royaume-Uni et sa patrie d’adoption. Dennis Deletant :
« J’étais fasciné par l’Europe de l’Est en général, mais aussi par les langues d’Europe de l’Est, y compris, bien sûr, la langue roumaine – la seule langue romane parmi les langues parlées dans cette région. Au lycée, j’ai étudié l’histoire, mais aussi le latin et le français, et à l’université, je me demandais ce qui m’intéresserait le plus d’étudier, car je ne voulais pas faire de russe ou de langue slave, qui me semblaient très difficiles. Ainsi, sachant déjà un peu de latin et de français, j’ai opté pour le roumain. De plus, c’est un pays latin, mais sous le communisme – cet aspect m’a fasciné. Et je voulais savoir ce que cela signifiait, comment un peuple latin s’accommodait d’un régime imposé par les Soviétiques, par les Slaves, avec les rigueurs du marxisme-léninisme. C’est pourquoi je me suis inscrit à l’université en 1964 et je suis venu pour la première fois dans le pays en 1965 en tant que boursier du British Council, c’est-à-dire de notre ministère de la Culture, mais aussi de l’État roumain, dans le cadre de l’Accord culturel entre les deux pays. Et j’ai passé un mois à Sinaia, à l’été 1965, avec une centaine d’autres professeurs et étudiants étrangers. Nous avons séjourné dans des conditions plutôt bonnes, je dirais, sauf que la grande déception pour moi en 1965 a été que nous n’avons pas été autorisés à entrer en contact avec la population roumaine, c’est-à-dire que nous étions toujours guidés par divers surveillants des cours à Sinaia. »
Depuis 1965, Dennis Deletant a continué à venir en Roumanie à diverses occasions. Il a étudié de près notre histoire et l’histoire du régime de Ceaușescu, ses liens avec la Securitate et toute cette époque communiste qu’il a connue directement.
Une analyse historique sans concession
Dennis Deletant s’est également impliqué directement dans le processus démocratique en Roumanie, en mettant à profit son expertise. Dans le contexte des crises que nous traversons actuellement, la Roumanie vit un moment charnière. Nous avons demandé à Dennis Deletant de nous dire comment il perçoit la situation actuelle et de transmettre un message au jeune public :
« Je pense que nous devons nous rappeler, comprendre que la Roumanie a traversé une période très difficile sous le régime de Ceaușescu, surtout dans les années 80. Et donc, le point de départ de la Roumanie après 89 a été très différent de celui qu’ont connu les Tchèques, les Hongrois ou d’autres. Tout d’abord, il n’y avait pas en Roumanie de structures correspondant à celles de la Hongrie ou de la Tchécoslovaquie, où, bien qu’il s’agisse d’États communistes, il existait néanmoins une certaine opposition au sein des autres partis de la région. En Roumanie, il n’y avait rien de tel. Et donc, la Roumanie a démarré en quelque sorte sur une table rase en 90, et ceux qui ont eu la possibilité et la capacité, grâce à la position qu’ils occupaient sous le communisme, ont été les élites, en particulier les élites de la Securitate roumaine, qui contrôlaient une bonne partie de l’économie roumaine. Pour réformer l’économie, il fallait se battre contre ces gens qui n’avaient pas une mentalité de compétitivité, de concurrence. Ils voulaient, je parle de l’ancienne Securitate, contrôler le changement, mais selon leurs propres termes. Et l’Occident en général, et plus particulièrement les États-Unis, ont été très attentifs aux contacts qu’ils ont eus avec les Roumains. C’est pourquoi la Roumanie a connu cet immense obstacle – en raison des désirs, des objectifs et des intérêts d’une frange de la société roumaine qui, aujourd’hui encore, exerce une grande influence pour contrôler l’avenir de la Roumanie, mais selon ses propres termes. Et elle ne veut pas risquer de perdre la possibilité de gagner de l’argent, de contrôler les investissements. C’est pourquoi, selon moi, ces personnes trahissent les intérêts de la Roumanie et doivent être combattues – bien sûr, avec l’aide de l’Union européenne et des États-Unis. Ce que je dirais aux jeunes, c’est d’avoir confiance en l’avenir et de savoir que l’Occident comprend ce qui se passe actuellement en Roumanie. Et ce sera en effet, comme vous le dites, je le crois, un tournant. »
Trad. Ionut Jugureanu