Gipsy Queen – identité et courage
Alina Șerban, la première artiste ethnique Rom à avoir été nommée chevalier dans l’Ordre du Mérite culturel, a construit son parcours professionnel au croisement entre le théâtre social, le cinéma et l’activisme culturel. Alina Șerban a suivi les cours de l’art de l’acteur à l’Université nationale d’Art théâtral et de Cinéma « Ion Luca Caragiale » de Bucarest, ainsi qu’à d’autres institutions internationales prestigieuses, telles que la Royal Academy of Dramatic Art de Londres et la New York University Tisch School of the Arts.
Corina Sabău, 11.04.2026, 13:58
Un personnage qui défie les stéréotypes
Elle a représenté la Roumanie au Festival du film de Cannes, avec la production « Singură la nunta mea/Seule à mon mariage », qui lui a apporté la reconnaissance internationale et des prix de la meilleure actrice. Les cinéphiles ont également eu l’occasion de la voir dans « Housekeeping for Beginners », récompensé au Festival du film de Venise et proposé par la Macédoine du Nord aux Oscars ; en 2024, son premier long-métrage « Eu contez/Moi aussi je compte » a reçu le maximum de points et occupé la première place de la section « Début » du Conseil national de la cinématographie. « Gipsy Queen », film sorti en salle cette année en Roumanie, est une coproduction Autriche – Allemagne sous la baguette du réalisateur Hüseyin Tabak, dans laquelle Alina Șerban joue le rôle principal, celui d’Ali, une mère qui se bat pour l’avenir de ses enfants dans un monde marqué par des inégalités. C’est l’histoire d’une femme d’ethnie Rom qui part de Roumanie pour s’installer en Allemagne, où elle essaie de reconstruire sa vie. Au-delà de l’identité ethnique de l’héroïne, le film raconte une histoire universelle, Ali est une femme complexe, digne et forte, loin de tout stéréotype. Alina Șerban raconte : Track 1: « Ali est une femme qui part de Roumanie en Allemagne, où elle passe par un tas d’emplois, côte à côte avec des hommes – même sur des chantiers dans le BTP – pour pouvoir acheter du pain pour sa famille. Il se peut qu’elle n’ait pas toujours la force physique nécessaire, mais elle réussit à la trouver, cette force. Car se battre pour ceux qu’on aime nous fait puiser en nous-mêmes des ressources qu’on ignorait. Ali mène cependant une lutte supplémentaire, celle contre la situation difficile d’être mère célibataire et pour gagner le respect des autres. Pour moi, jouer le rôle d’Ali la mère a été important. Je n’ai pas encore l’expérience de la maternité, mais il m’a été plus facile de construire ce côté du personnage, plutôt que celui d’Ali la boxeuse – et aussi, bien-sûr, de parler allemand. Cette histoire m’a émue, parce que j’ai vu autour de moi de nombreuses femmes qui se battent et qui sont assez rarement représentées. C’est pourquoi il a été un honneur pour moi d’avoir porté cette histoire à l’écran. Le réalisateur Hüseyin Tabak m’a dit dès le début que le film était dédié à sa mère. Elle est malheureusement morte peu avant le commencement du tournage, et ça m’a responsabilisée encore plus. Il s’agit de la lutte avec la vie, avec ses hauts et ses bas, surtout quand on n’a pas les meilleures chances au départ et qu’il faut prouver sa valeur trois fois plus que les autres afin de trouver sa place dans un monde qui ne vous attend pas. »
Une expérience humaine et artistique singulière
Le film « Gipsy Queen » contient aussi quelques éléments de production spectaculaires: il inclut la scène de boxe la plus longue jamais filmée au cinéma (près de 7 minutes), et on retrouve dans la distribution la championne du monde de boxe Maria Lindberg et l’ancien boxeur allemand Jürgen Blin, connu pour avoir affronté Muhammad Ali. Alina Șerban explique : Track 2: « Nous avons traversé de très nombreux défis psychiques et physiques, sans savoir, jusqu’au dernier jour de tournage, si on allait aboutir. Faire monter dans le ring une actrice et une ancienne boxeuse championne du monde est évidemment quelque chose de risqué. Les coups qu’on échange dans le film sont réels et dangereux. Maria et moi devions combattre l’une l’autre, il ne fallait pas mimer les coups, mais on essayait de garder un certain équilibre pour que ça soit crédible, sans mettre un maximum de force dans les coups échangés. Cette expérience en soi est presqu’un autre film. D’ailleurs, il y a eu des gens qui m’ont dit, avant le tournage, de renoncer parce qu’il serait impossible de réussir. Mais j’ai continué, avant tout parce que c’était un film dédié à la mère du réalisateur Hüseyin Tabak, et l’histoire était trop importante pour moi pour que j’y renonce. Moi non plus je ne pensais pas pouvoir jouer la scène entière, parce que je n’avais jamais boxé auparavant, mais j’avais promis de ne pas jeter l’éponge. Aujourd’hui, quand je regarde cette scène précise, je ne me reconnais presque pas. Il a fallu que je devienne ce personnage, pour le rendre aussi crédible que possible et pour m’en séparer ensuite. Honnêtement, après tant d’années, je ressens encore parfois les traces d’Ali – les épaules légèrement tendues, la posture de combattante – et j’essaie encore, de temps à autre, de la ramener à la lumière. »
Prix internationaux et campagne de sensibilisation
Le film « Gipsy Queen » a obtenu onze nominations internationales et sept prix, dont celui du Jury œcuménique à Tallinn Black Nights Film Festival, ainsi que des nominations aux European Film Awards, aux Prix du film autrichien et aux Prix LOLA de l’Académie de cinéma allemande. Pour son rôle dans « Gipsy Queen », Alina Șerban a été récompensée de quatre prix de la meilleure actrice, dont celui de la meilleure actrice d’Allemagne aux German Actors Guild Awards, sans qu’Alina parle allemand. En Roumanie, la sortie en salle s’est accompagnée de l’inauguration, avec l’appui de la chaîne de salles obscures Cinema City, de « La campagne pour la chance à l’éducation et au sport pour tous », dans le contexte d’un taux de l’abandon scolaire de 16,8% en Roumanie. Les recettes de la chaîne Cinema City ont été intégralement versées à deux centres de placement qui soutiennent les enfants en risque d’abandon scolaire et qu’Alina Şerban soutient également. (Trad. Ileana Ţăroi)