Les koulaks
Traditionnellement, les koulaks représentaient l'élite des villages, bien qu'on ne les appelât pas ainsi avant l'arrivée des communistes. Mais l'idéologie a forcé le sens socio-économique du mot pour y inclure aussi les paysans moyens, ceux qui possédaient un petit patrimoine, un moulin à grains, un lopin de terre, voire les commerçants ruraux. Les koulaks ont rapidement été désignés par le régime comme des « ennemis du peuple », pour reprendre une autre expression célèbre des années 1950.
Steliu Lambru, 15.06.2026, 10:22
« Kkoulak », « chiabur »
Dans le vocabulaire par lequel le régime communiste a désigné ses adversaires, le mot « koulak » a connu un destin particulier en Roumanie. Entré en roumain depuis le turc sous la forme « chiabur », il semblerait que son étymon soit « kibār », issu de l’arabe où il constitue le pluriel de « grand », « important », « senior », « savant ». Par une connotation idéologique agressive, le terme est devenu péjoratif et a été utilisé contre les paysans qui s’opposaient à la politique économique du gouvernement communiste imposé par l’Union soviétique le 6 mars 1945.
Traditionnellement, les koulaks représentaient l’élite des villages, bien qu’on ne les appelât pas ainsi avant l’arrivée des communistes. Mais l’idéologie a forcé le sens socio-économique du mot pour y inclure aussi les paysans moyens, ceux qui possédaient un petit patrimoine, un moulin à grains, un lopin de terre, voire les commerçants ruraux. Les koulaks ont rapidement été désignés par le régime comme des « ennemis du peuple », pour reprendre une autre expression célèbre des années 1950. Dans l’arsenal des imprécations communistes, les koulaks étaient des traîtres, accusés de tenter de se soustraire au versement des quotas imposés par l’État (et dont l’objectif étaient de les jeter dans l’indigence), dissimuler des vivres pendant les années de famine, pratiquer la spéculation et, d’une manière générale, comploter contre le régime communiste. La lutte du gouvernement communiste contre les hommes les plus capables du monde rural fut, en réalité, une lutte contre la liberté, le bien-être et le développement rural.
La coulpe comme héritage familial
Dans les années 1990, le Centre d’Histoire Orale de la Radiodiffusion roumaine mena un projet d’entretiens centré sur le monde paysan et sur son vécu pendant l’époque de la soviétisation rampante, dont la reconstitution de la figure du koulak constituait un volet important.
Ion Agrigoroaiei, historien de Iași, se souvenait en 1995 de ce que signifiait, dans les années 1950, ne pas avoir un « bon dossier » ou être fils de koulak:
« C’était la période où l’on traquait les fils de koulaks. Certains étaient considérés comme koulaks parce qu’ils possédaient un alambic pour faire de l’eau-de-vie et payaient quelqu’un pour les aider à fabriquer l’alcool. D’autres étaient fils de prêtres et avaient souffert, pendant leurs études et à leur affectation. On leur coupait souvent l’accès à l’enseignement supérieur. Cette restriction s’est maintenue pendant des années. J’avais un camarade, aujourd’hui éminent professeur de roumain dans un lycée. Il a même soutenu son doctorat, mais il a dû partir à la campagne parce que son dossier n’était pas conforme aux exigences de pureté idéologique. »
Des hommes désignés coupables pour posséder des outils
L’ingénieur Vlad Nisipeanu fut militant communiste depuis la clandestinité, soit avant 1945. À ce titre, il assista à la campagne de collectivisation des villages et vit comment on fabriquait des koulaks. En 1999, il reconnaissait l’absurdité des situations dont il avait été témoin :
« Certains demandaient : « Quel koulak suis-je ? C’est quoi, un koulak ? » On leur répondait : un koulak, c’est un homme aisé. L’homme demandait à nouveau : « Mais n’est-ce pas sur le paysan aisé qu’il faut s’appuyer ? Vous vous appuyez sur celui qui ne travaille pas, qui est pauvre parce qu’il ne travaille pas ? » Il y en avait qui étaient pauvres parce qu’ils n’avaient rien. Mais d’autres étaient pauvres parce qu’ils étaient tout simplement paresseux. Ceux qui travaillaient étaient très facilement considérés comme koulaks, et c’était une terreur d’être inscrit sur la liste des koulaks. Qu’est-ce que cela signifiait ? Des quotas énormes à remettre à l’État gratuitement : laine, lait, viande, blé, maïs. Et si on ne livrait pas selon leurs listes, ils confisquaient tout. Et si l’on n’avait même plus de terre à vous saisir, vous risquiez la prison. C’est ainsi que l’on fabriquait des koulaks. Qu’est-ce qu’on leur reprochait ? D’avoir un alambic. Et quelle importance d’avoir un alambic ? C’était une absurdité. Mais à l’époque, vous étiez koulak, exploiteur. Rares étaient ceux — un ou deux par commune — qui possédaient une batteuse. Celui-là était un grand capitaliste. On lui prenait sa batteuse, on la confisquait et on la détruisait. Ou bien était koulak celui qui possédait un moulin alors qu’il y en avait un pour deux ou trois communes. On lui prenait son moulin aussi. »
Petre Gherman, de la commune de Cobadin, dans le département de Constanța, fut ce que l’on appelait un koulak. En 1999, il racontait comment il l’était devenu, et comment les gens ordinaires alimentaient la stigmatisation qui l’avait isolé du reste de la communauté :
« Je n’ai pas rejoint la coopérative, le kolkhoze, parce que l’on m’avait classé koulak, quelle malchance ! C’est un individu qui m’a fait koulak, il s’appelait Bucur. C’était un vaurien du village que le régime avait récupéré et attaché à la mairie. Il se prenait pour un militant du Parti, mais sa mission était d’être collecteur. Il allait de-ci de-là en disant de chacun qu’il avait fait ceci ou cela. À une réunion, il a dit de moi : « Il faut en faire un koulak. » Il y en avait aussi un autre, Bozdoc, qui m’a fait la même chose. Et finalement, ils sont parvenus à me designer officiellement comme koulak. Des gens sont venus me trouver en revenant d’une réunion au centre du village et m’ont dit : « Tu sais qu’ils t’ont fait koulak ? » « Comment peuvent-ils me faire ça ? » leur ai-je demandé. Ils m’ont répondu : « Voilà, ils t’ont fait koulak parce qu’avant tu faisais du commerce. » Après, quand je me promenais dans le village et qu’un passant me voyait, il criait : « Alors, koulak ? ». C’était devenue carrément une insulte. Je le regardais et lui demandais : « Pourquoi tu m’appelles comme ça ? » « Eh bien, si on t’a fait koulak, je dois t’appeler koulak ! », répondait-il. »
Les koulaks furent en fait les bâtisseurs des villages roumains d’avant 1945. Ils ont travaillé leur terre, élevé des maisons et tracé des chemins, fondé des familles, créé des entreprises, payé leurs impôts, versé leur sang pour la défense et la construction de la Roumanie lors des deux guerres mondiales. Pour tout cela, ils furent punis par le régime criminel communiste qui se proclamait, par-dessus tout, humaniste. (Trad Ionut Jugureanu)