L’indice ROBOR, le scandale qui secoue les banques roumaines
Le Conseil de la concurrence a infligé des amendes record à dix banques roumaines pour violation présumée des règles de concurrence lors de la fixation de l'indice ROBOR. Quelles conséquences cela aura-t-il pour les Roumains ayant contracté des prêts ?
Roxana Vasile, 24.06.2026, 10:43
Bien que comptant parmi les citoyens les moins aisés de l’Union européenne, les Roumains supportent des coûts d’emprunt parmi les plus élevés du continent. Qu’il s’agisse de crédits à la consommation ou de prêts immobiliers, les taux d’intérêt pratiqués en Roumanie dépassent largement ceux observés dans de nombreux autres États membres. Plusieurs facteurs expliquent cette situation. D’abord, une inflation historiquement élevée pousse les banques à ajuster leurs taux afin de préserver leurs marges. Ensuite, l’économie roumaine est perçue comme plus risquée par les investisseurs, ce qui se traduit par des primes de risque plus importantes. Enfin, les établissements bancaires locaux se financent eux-mêmes à des coûts supérieurs à ceux de leurs homologues des économies européennes les plus développées, une charge répercutée sur les emprunteurs.
Comme si cette réalité ne suffisait pas à peser sur les ménages et les entreprises, une affaire d’une ampleur inédite est venue ébranler le secteur bancaire roumain. Début juin, le Conseil de la concurrence a infligé près de 4 milliards de lei d’amendes – soit plus de 700 millions d’euros – à dix des principales banques du pays. L’institution leur reproche d’avoir enfreint les règles de la concurrence, tant nationales qu’européennes, en coordonnant leurs comportements lors de l’établissement du ROBOR, l’indice de référence qui détermine une grande partie du coût des crédits en lei.
Le ROBOR, ou taux interbancaire roumain, correspond au taux auquel les banques se prêtent mutuellement de l’argent à court terme. Pour les particuliers comme pour les entreprises, son importance est considérable : dans un prêt à taux variable, il constitue la partie fluctuante du taux d’intérêt, à laquelle s’ajoute une marge fixe définie contractuellement. Lorsque le ROBOR augmente, les mensualités suivent la même trajectoire. Autrement dit, le budget d’un ménage remboursant un crédit immobilier, tout comme les perspectives de développement d’une entreprise recourant à l’emprunt, dépendent directement de l’évolution de cet indicateur. Comment le ROBOR aurait-il pu être manipulé ? Le président du Conseil de la concurrence, Bogdan Chirițoiu, a détaillé le mécanisme présumé ayant conduit à une distorsion de l’indice :
« L’indice ROBOR est important car il influence les taux d’intérêt appliqués aux prêts. Le problème, c’est qu’on ne peut pas l’établir sur la base de transactions réelles et qu’ensuite, on remplace ces transactions réelles par des transactions potentielles – c’est ce qu’on appelle la manipulation du ROBOR ! Autrement dit : monsieur, vous ne souhaitez pas prêter de l’argent à une autre banque pendant neuf mois, mais si vous deviez le faire, à quel prix, à quel taux d’intérêt ? C’est pourquoi la réglementation – européenne et non nationale – exige l’indépendance des cotations. Une banque ne doit donc pas consulter les activités d’une autre banque, elle ne doit pas en avoir connaissance, afin qu’elles ne puissent pas s’aligner les unes sur les autres et ainsi faire grimper cet indice. Or, c’est précisément ce qui nous est arrivé ! Il y a eu des échanges d’informations entre les banques, elles pouvaient voir et s’aligner sur les activités des autres, ce qui fausse l’établissement de l’indice ROBOR. Son influence est-elle importante ? Le ROBOR oscille entre un minimum et un maximum fixés par la Banque nationale de Roumanie (BNR). La politique de la BNR empêche donc les variations de plus de 100 % de dépasser un certain seuil, et celles de moins de 100 % de descendre en dessous d’un certain seuil. »
Réactions vives chez les emprunteurs et dans les milieux d’affaires
Ces accusations ont immédiatement suscité de vives réactions, tant chez les emprunteurs que dans les milieux financiers. Au Parlement de Bucarest, le sénateur social-démocrate Daniel Zamfir a ainsi déposé une proposition de loi visant à instaurer un mécanisme automatique d’indemnisation des consommateurs lésés.
« Si une autorité étatique – le Conseil de la concurrence ou l’ANPC – constate, à la suite de pratiques concurrentielles déloyales ou d’erreurs avérées, qu’un préjudice a été causé aux consommateurs de crédit, les banques sont tenues de corriger les erreurs constatées, de recalculer les obligations contractuelles en appliquant une formule de calcul révisée à tous les contrats et de rembourser intégralement le préjudice prouvé à l’issue de l’enquête, dans un délai de 45 jours suivant la demande du consommateur. »
De leur côté, les banques concernées contestent fermement les accusations et ont annoncé leur intention de saisir les tribunaux. La Banque nationale de Roumanie a également demandé des explications complémentaires au Conseil de la concurrence, rejetant l’hypothèse d’une entente illicite. Au-delà des amendes record, plusieurs experts estiment toutefois que cette affaire pourrait rouvrir un débat de fond sur l’avenir même du ROBOR. Alexandra Smedoiu, vice-présidente de CFA Roumanie, évoque la possibilité d’une remise en question profonde du système actuel :
« Il est possible que nous assistions à un retour à ce mécanisme, voire à sa suppression. Cela signifie également qu’il n’y aura pratiquement plus de référence pour les contrats à moyen et long terme, et probablement plus que des références pour les contrats à très court terme. »
Selon les estimations, plus d’un million de Roumains auraient été affectés par cette présumée manipulation. Pour nombre d’entre eux, les conséquences se sont traduites par des projets abandonnés ou reportés : vacances annulées, épargne pour les enfants compromise, travaux différés ou investissements éducatifs repoussés. Si aucune compensation volontaire n’est accordée aux emprunteurs, le pays pourrait être confronté à une vague de contentieux sans précédent. Au-delà des enjeux financiers, c’est surtout la confiance dans l’ensemble du système bancaire roumain qui se trouve aujourd’hui mise à l’épreuve.