Les mensonges sur l’économie sous le communisme
Le mensonge généralisé fut l'une des caractéristiques définitoires du régime communiste. Dans son cas, on ne peut même pas parler d'un degré ordinaire de mensonge public, tel qu'il existe dans tout type de société et de régime politique.
Steliu Lambru, 29.06.2026, 10:03
En effet, par ses formes de manifestation, le mensonge dépassa l’entendement. Mais ce qui rendait le mensonge communiste tout-puissant, c’était la peur qu’il répandait : il ne pouvait être contredit ouvertement sans que l’individu qui s’y risquait ne mette en danger sa liberté, sa vie et celles de ses proches. Qui plus est, le mensonge communiste était grossier et agressif, en contradiction flagrante avec la réalité. Et le mensonge sur les performances économiques et le niveau de vie des individus et de la société n’était pas en reste. En fait, le mensonge sur l’état de l’économie et le niveau de vie était une conséquence naturelle de l’absence de liberté en général. L’économie dirigée était l’une des obsessions de l’idéologie communiste, et la liberté économique l’un de ses ennemis désignés. Des statistiques grossièrement manipulées et des discours clamant le développement accéléré du pays jusqu’au déni de la misère économique et de la pénurie dans laquelle se débattaient les Roumains — les mensonges sur les réalités économiques et le niveau de vie couvraient tout le spectre. C’est d’ailleurs bien la crise économique généralisée des régimes communistes qui conduisit, en 1989, à leur effondrement. Une crise que le régime tenta de nier jusqu’au dernier moment de son existence.
Un mécanisme cumulatif du mensonge
Paradoxalement, la mémoire sociale a perpétué les mensonges du régime communiste jusque dans la démocratie, une fois la liberté retrouvée. Car, et aussi étrange que cela puisse paraitre, dans la Roumanie d’aujourd’hui subsiste la même pratique de propagation des mensonges d’avant 1989, phénomène commun à toutes les sociétés post-communistes.
L’historien Cosmin Popa, de l’Institut d’Histoire « Nicolae Iorga » de l’Académie Roumaine, auteur d’études et d’ouvrages sur l’économie du régime communiste roumain, explique le paradoxe de la survie de ces mensonges d’Etat, repris même par les nouvelles générations de Roumains, nés après l’effondrement du système.
« Il serait très simple de dire comment on mentait sous le communisme : tout le monde mentait. Mais je ne crois pas que nous comprendrions ainsi pourquoi les mensonges du communisme résistent aujourd’hui, pourquoi ils sont plus puissants que jamais et pourquoi ils continuent de façonner la société et la morale publique. C’est pourquoi j’ai orienté mes efforts de compréhension vers la rationalisation, car j’ai observé que nous avons affaire ici à un mécanisme cumulatif du mensonge — une radicalisation du mensonge. Il existe un historien, Hans Mommsen, qui a beaucoup écrit sur la Shoah et qui parle d’une radicalisation cumulative de la décision de la Shoah : on est parti d’une idée et on est arrivé, par radicalisation et par interaction avec les événements extérieurs, à la décision finale de la Shoah, telle qu’elle fut arrêtée dans la seconde moitié de 1942. Il en va de même dans le communisme. »
Cosmin Popa a également identifié ce qui rendait le régime Ceaușescu encore plus répugnant du point de vue du mensonge public.
« Le communisme est une idéologie condamnée au succès, condamnée au progrès. Mais ce qui particularise le communisme roumain de manière extrêmement marquée, c’est qu’il a toujours réussi à éviter le dilemme de l’auto-réflexion — ce scénario où l’on s’arrête et où l’on regarde ce qui s’est passé. Le second scénario, celui qu’ont choisi les communistes roumains, a été d’adopter la stratégie de l’infaillibilité : nous avons toujours tout bien fait. Tout ce qui n’allait pas devait être imputé à l’action extérieure, à des personnages dépassés, morts, destitués. Mais en général, l’échec était attribué à l’influence externe. Cette stratégie de l’infaillibilité a permis une chose fondamentale : ralentir considérablement l’amorce anticommuniste de la société. On est allé de mensonge en mensonge radicalisé dans ce mécanisme cumulatif, jusqu’à ce que la société elle-même en vienne à accepter le régime, à vivre dans une sorte de connivence organique avec lui — ce qui explique, à bien des égards, le saut réussi qui s’est opéré après 1989. »
Sept mensonges qui font encore carrière aujourd’hui
Cosmin Popa a identifié sept types de mensonges d’avant 1989 qui font encore carrière aujourd’hui — aussi bien chez les générations âgées et nostalgiques que chez les plus jeunes, parfois plus intellectuelles : le mensonge de l’indépendance économique roumaine, le mensonge de l’occidentalisation et de la libéralisation du régime, le mensonge de la modernisation économique, le mensonge de l’égalitarisme, le mensonge de la collaboration des intellectuels avec le régime, le mensonge de la récupération des valeurs culturelles bourgeoises, et le mensonge du « bon » Ceaușescu entouré et corrompu par une clique néfaste. À ceux-là s’en ajoutent d’autres, comme le mensonge du patriotisme de la Securitate, l’appareil de répression. Au moins quatre de ces sept mensonges sont liés à l’économie.
Cosmin Popa a tenu à préciser que ces mensonges ont engendré à l’époque un élément fondamental pour le comportement individuel et sociétal de l’homme dans la Roumanie communiste, hérité ensuite par la Roumanie post-communiste.
« On a ainsi créé une industrie du mensonge, à laquelle s’est ajoutée la corruption. Pourquoi ? Parce que la propagande ne suffit pas, la propagande conjuguée à la répression ne suffit pas à faire fonctionner une telle société. Il faut quelque chose de plus, un ingrédient supplémentaire qui rende cette société acceptable et qui rende le mensonge acceptable pour ceux qui y vivent. Et cet ingrédient, c’est la corruption. Cette corruption donne à la société la force de fonctionner, crée des systèmes de valeurs, façonne la morale publique et, en définitive, crée une forme de symbiose naturelle entre le régime et la société. »
Les mensonges de la Roumanie communiste ne peuvent plus tromper — même s’ils sont aujourd’hui à la mode, ils restent ce qu’ils ont toujours été. Car la vérité est toujours plus forte, et elle finira toujours par refaire surface.
(Trad Ionut Jugureanu)