Brancusi – le photographe
« Brancusi – La Photographie. L’atelier invisible » a ouvert ses portes à Târgu Jiu, réunissant une trentaine de photographies originales réalisée par l’artiste lui-même, issues de la collection de la galerie David Grob.
Ștefan Baciu, 07.11.2026, 15:51
2026 a été proclamé par la loi « Année Constantin Brancusi » afin de marquer les 150 ans écoulés depuis la naissance du plus grand sculpteur roumain dont l’influence sur la culture moderne est incontestable. Tout le long de l’année, de nombreux événements, conférences et expositions ont été organisés en Roumanie comme à l’étranger pour célébrer cet anniversaire.
« Brancusi – La Photographie. L’atelier invisible »
Parmi eux : « La philosophie de la forme », une conférence internationale accueillie du 22 au 26 octobre dernier par la ville de Târgu Jiu, étroitement liée à Brancusi, qui est né le 19 février 1876 dans le village de Hobiţa, situé à proximité. Et c’est aussi à Târgu Jiu qu’une exposition pas comme les autres intitulée « Brancusi – La Photographie. L’atelier invisible » a ouvert ses portes, réunissant une trentaine de photographies originales réalisée par l’artiste lui-même, issues de la collection de la galerie David Grob. Au début, le sculpteur avait immortalisé ses ouvrages dans une tentative de ramasser de l’argent pour pouvoir réaliser en bronze ses modèles en terre glaise. Mais les photos exposées à Târgu Jiu ont été réalisées plus tard, la plupart dans son atelier, et elles impressionnent notamment par la manière dont la lumière tombe sur les sculptures et leurs socles.
Brancusi était passioné de la photographie
Notre invité du jour est Eduard Enache, jeune chercheur spécialiste de la création de Brancusi. C’est sa première expérience de commissaire d’exposition et nous lui avons demandé de nous expliquer pourquoi l’artiste avait été attiré par la photographie : « Il a beaucoup expérimenté, il était très passionné par la photographie. Et cela fait plusieurs années déjà que ses photographies ne sont plus vues comme de simples explications pour ses sculptures, mais sont considérées aussi comme des œuvres d’art. J’ai imaginé une incursion dans l’univers de Brancusi, et j’ai commencé par la boîte postale qui se trouvait à l’entrée de son atelier. C’est une photo anonyme, on ignore son auteur. Puis, on entre dans la zone des autoportraits. Brancusi ne laissait pas les autres passer au-delà d’un certain point pour photographier ses sculptures et il a donc créé un petit laboratoire photo dans un coin de son atelier, qu’il a peint en blanc, justement pour qu’il devienne invisible dans son atelier tout blanc. Quelques centaines de négatifs de cette chambre obscure et plus de 1 500 photos ont été gardés au Centre Pompidou de Paris. Par ailleurs, le critique de l’art Vasile Georgescu Paleolog, qui a connu Brancusi, a peut-être le mieux décrit comment ce dernier « sculptait » à l’aide de la lumière. Et c’est ce que l’exposition souhaite montrer. Les photos de Brancusi sont les seuls témoins des expérimentations qu’il a faites. Et puisqu’il n’expliquait jamais ses œuvres, c’est peut-être sa seule manière de nous parler de sa sculpture. C’est par le biais de la photographie qu’il nous montre comment il souhaite que nous regardions ses créations, comment la lumière y est disposée, comment il veut qu’elles soient exposées et interprétées. En témoignent ses nombreux arrangements et installations d’œuvres réparties par groupes »
Les autoportaits
Eduard Enache est un disciple de Doina Lemny, historienne de l’art et chercheuse spécialisée dans l’œuvre de Constantin Brancusi. Une section de l’exposition « Brancusi – la photographie. L’atelier invisible » de Târgu Jiu est consacrée aux autoportraits de Brancusi. Eduard Enache : « La première section de l’exposition est dédiée aux autoportraits et au centre des trois autoportraits se trouve un document. C’est une demande d’obtention d’un passeport que Brancusi a déposée en 1933 à la légation de Roumanie à Paris. Cette demande nous montre vraiment Brancusi, il y a aussi une description faite par le fonctionnaire qui y travaillait et qui a décrit Brancusi comme un homme apparemment banal, de taille moyenne, yeux bruns, cheveux grisonnants. Et c’est peut-être l’unique image de toute l’exposition qui illustre Brancusi de la façon dont il était vu par les autres, comme un simple citoyen qui dépose une demande pour obtenir son passeport. Les autres autoportraits, les autres photos nous présentent Brancusi tel qu’il souhaitait être vu et peut être remémoré, parce qu’il était bien conscient de sa propre importance et de sa postérité. L’histoire de Brancusi avec la photographie commence en 1914, lorsqu’à l’occasion de sa première exposition personnelle à New York, dans la galerie d’Alfred Stieglitz, Brancusi lui a écrit pour se plaindre que le photographe avait mal travaillé les photos et que dorénavant il allait s’occuper seul de la photographie et qu’il allait donc photographier lui-même ses œuvres. Plus tard, Man Rey l’a aidé à s’acheter un appareil photo et un trépied lui proposant même de lui envoyer les négatifs au laboratoire. Brancusi était un bricoleur, comme le dit souvent Doina Lemny, il tenait à les développer tout seul. Il a créé sa propre chambre obscure, son propre laboratoire photo. »
Les visites de l’atelier de Brancusi se réalisaient selon tout un rituel, en fonction de la lumière disponible
Le commissaire de l’exposition, Eduard Enache, a souligné que Brancusi souhaitait que toutes les visites de son atelier soient annoncées et qu’elles se déroulent selon tout un rituel, en fonction de la lumière disponible. Si le ciel était couvert, il était très possible que la visite soit annulée. Une section de l’exposition est dédiée à l’atelier de Brancusi. Eduard Enache : « Ensuite, nous pénétrons l’atelier de Brancusi, l’endroit auquel il a dédié toute la vie et toute l’existence. L’exposition contient aussi des fragments des films de Brancusi, dont certains réalisés par lui-même et nous avons aussi quelques documents vidéo, filmés par Mme Doina Lemny et par l’équipe du Centre Pompidou qui nous amènent dans le contemporain et nous montrent le dialogue avec l’œuvre de Brancusi à travers le temps. En 1926, lorsque le bateau entrait au port de New York, Brancusi a vu Manhattan de loin, a vu tous les gratte-ciels qui se profilaient à l’époque et a dit que la ville ressemblait à son atelier. Donc il disait que rien n’était fixe, rien n’était rigide et c’est justement ce que nous voyons en fait dans son œuvre. Il faisait beaucoup d’expérimentations avec les socles. C’est un sujet qu’actuellement je commence à étudier et je crois que cet aspect sur Brancusi est trop peu étudié. »
Biographie d’un artiste
Constantin Brancusi est né à Hobita, petit village près de Targu Jiu, ville du sud-ouest de la Roumanie. Entre 1894 et 1902 il suit les cours de l’Ecole d’Arts et métiers de Craiova (sud), avant d’intégrer l’Ecole des beaux-arts de Bucarest, la capitale. En 1905 il arrive à Paris où il se fait remarquer par Auguste Rodin. Après une longue période d’apprentissage dans l’atelier de Rodin, Brancusi réalise se premières sculptures dans un atelier de Montparnasse. C’est en 1916 qu’il aménage son propre atelier à Impasse Ronsin, où il commence à créer ses sculptures qui vont devenir connues à travers le monde. Sa passion pour la photographie nait dès son arrivée dans la capitale française, et une fois qu’il reçoit une caméra, Brancusi ne cesse de photographier ses sculptures. L’atelier de Constantin Brancusi à Paris est reconstitué en vertu des photos laissées par le célèbre sculpteur roumain. Dans son testament, Brancusi a légué à l’Etat français quelque 700 négatifs et plus de 1 500 photographies.