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170 ans depuis l’abolition de l’esclavage des Roms

Pendant près de cinq siècles, des centaines de milliers de Rroms ont vécu en esclavage sur le territoire de l’actuelle Roumanie. Une réalité historique encore largement méconnue, dont les conséquences continuent de résonner aujourd’hui.

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, 02.03.2026, 10:45

Le 20 février 1856, la société roumaine franchissait un grand pas vers la modernisation en libérant les Roms de l’esclavage. Un chapitre très sensible du passé était clos, mais un autre s’ouvrait, celui de l’intégration et de la construction d’un climat apaisé, bâti sur le respect et l’égalité. L’ethnologue Delia Grigore est professeure de langue et culture romani à l’Université de Bucarest. Avec elle, nous avons détaillé les idées qui ont orienté la société roumaine vers l’abolitionnisme dans la première moitié du 19e siècle :

 

« Les idées réformatrices de la Révolution française de 1789 sont également arrivées en Roumanie, qui étaient encore, à l’époque, les Principautés roumaines. Les boyards éclairés, les jeunes, sont allés faire leurs études a Paris, Vienne et ailleurs, et ils sont revenus avec des idées réformatrices, éclairées. Là-bas, on leur a dit que c’était honteux qu’au 19e siècle, dans un pays qui se voulait européen et qui souhaitait entrer dans le système modernisateur de l’Europe d’alors, il y ait encore un état d’esclavage et que l’on puisse lire dans les journaux que des boyards et des monastères mettaient en vente des esclaves, des tsiganes. Parce que le terme tsigane signifiait justement cela en roumain ancien : esclave, serf. Ces jeunes qui avaient étudié là-bas, qui venaient de familles aisées, propriétaires d’esclaves, ont été placés face à une situation où ils avaient honte de ce qui se passait dans leur pays, et ils sont revenus avec l’idée de reformer le système. Cezar Bolliac, Dimitrie Bolintineanu, Nicolae Bălcescu, Mihail Kogălniceanu, Vasile Alecsandri sont quelques-uns de ces fils de boyards gagnés par le nouvel esprit de la Revolution française. Certains d’entre eux sont revenus au pays et ont libéré leurs propres Roms sans indemnisation. D’autres, cependant, ont reçu des compensations. Il faut souligner que l’abolition de l’esclavage s’est faite avec une indemnisation de l’État. Concrètement, la principauté a acheté ces esclaves à leurs maîtres privés, boyards et monastères, puis les a libérés. »

 

L’esclavage impunément

 

La situation des esclaves roms était en effet totalement inhumaine, une situation qui avait révolté ceux qui souhaitaient adhérer aux valeurs de la nouvelle Europe. Delia Grigore :

 

« Aucun maître n’a jamais été puni pour avoir tué son esclave. Il l’avait fait à coups de bâton, sous la torture, et il ne lui arrivait rien. Donc, même s’il n’avait apparemment pas le droit de le tuer, mais seulement de le battre, il le battait parfois jusqu’à la mort. Le statut d’esclave était celui d’un statut d’être non reconnu en sa qualité qu’être humain, c’est terrible à y réfléchir. Pour l’époque, j’emploierais le terme de « tsigane » dans son sens premier, celui d’esclave. Aujourd’hui, lorsque je parle de cette époque, j’emploierais le terme d’« esclave » et pas celui de « serf », car ces gens étaient considérées comme des biens meubles, ils pouvaient être vendus et achetés tout simplement. Les Principautés roumaines ont été des pays esclavagistes durant cette longue période. Nous devons tous assumer cela, l’État roumain, l’Église, et après seulement aller de l’avant vers une réconciliation véritable. »

 

La liberté de… l’exclusion

 

Ce qui a suivi l’émancipation, nous l’apprenons de Delia Grigore :

 

« Les conséquences de cette longue période d’esclavage perdurent jusqu’à aujourd’hui, notamment cette composante de la marginalisation, y compris spatiale, des Roms. Là où ils ont construit leurs établissements après être sortis de l’esclavage, c’était à la périphérie des villages et des villes. Ils n’avaient pas où aller, ils ne pouvaient pas s’installer au centre des villes, car ils arrivaient trop tard et ils n’avaient pas les moyens. Même longtemps après leur libération, ils étaient rarement traités comme des citoyens a part entière. Les Roms ont été reconnus citoyens bien plus tard, et ils n’ont pas été reconnus comme minorité nationale dans le traité de Paris signé par la Roumanie en 1919. D’autres minorités ont été reconnues, et la minorité hongroise, chose intéressante, a été reconnue, bien que les Hongrois se soient opposés à l’union avec la Transylvanie. Et c’était normal car ils considéraient qu’une partie de leur territoire leur était prise. Les Roms non seulement ne s’y sont pas opposés, mais ont même tenu des rassemblements tout de suite après 1918 dans plusieurs localités, par exemple à Rupea, dans le département de Brașov. Ensuite, en avril, le 27 avril 1919, les Roms ont rédigé un mémorandum, ont montré leur joie pour l’union et se sont solidarisés avec la Roumanie. Ils étaient très heureux que, enfin, ils puissent devenir citoyens roumains. Et, malgré cela, ils n’ont été reconnus ni comme minorité nationale, ni comme citoyens roumains. Bien plus tard, dans l’entre-deux-guerres, un mouvement rom a commencé à émerger, avec des organisations, des journaux roms, Glasul Romilor (La Voix des Roms) et Uniunea Generală a Romilor (L’Union Générale des Roms). Et en tant que citoyens à part entière, on pourrait dire que ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’ils ont été reconnus, mais sans être reconnus, là encore, comme minorité nationale, car la politique du régime communiste était une politique d’assimilation. Ils n’ont été reconnus comme minorité nationale qu’après 1990. »

 

Les politiques d’intégration des Roms ont été insatisfaisantes, en général, mais on peut aussi parler de certains succès. Delia Grigore encore :

 

« Il n’y a pas eu de politique d’intégration des anciens esclaves dans la société, cela a été laissé au hasard. Et alors, certains Roms ont continué à vivre chez les boyards et à travailler là-bas, sur leurs domaines, donc ils restaient chez leurs anciens maitres, et la différence de statut entre la période où ils étaient esclaves et la période d’après était dérisoire. Les conséquences sur l’estime de soi ethnique se voient jusqu’à aujourd’hui. La stigmatisation internalisée se voit dans la différence entre le nombre des Roms qui assument leur identité rom lors du recensement, un peu plus de 600.000, et leur nombre réel. La stigmatisation d’être rom demeure, aussi comme une conséquence de l’histoire, de l’esclavage, de l’Holocauste, de la peur d’être identifié comme « tsigane ». Mais, selon Kogălniceanu, peu de temps après leur libération de l’esclavage, il y a eu aussi des Roms, pas très nombreux il est vrai, qui ont réussi à s’intégrer dans la société, dans l’ethnie majoritaire, qui ont réussi à devenir, à la fin du 19e siècle, parlementaires, hommes de culture, juges, avocats, artistes et ainsi de suite. Les Roms ont aussi combattu dans les guerres aux côtés des Roumains. Les Roms sont patriotes, ils aiment leur pays, la Roumanie, même si l’histoire a été si injuste à leur égard. Ils souhaitent être et se sentent Roumains. »

 

Il y a 170 ans, la société roumaine a fait ce qu’il fallait, fut-ce tardivement, pour recouvrir la dignité de certains de ses membres. Et aujourd’hui, elle doit consolider ces acquis, car en Roumanie, le déficit de volonté politique continue de freiner les transformations structurelles indispensables à une véritable inclusion des Rroms. Comme au XIXe siècle, l’enjeu dépasse désormais le cadre national et appelle une mobilisation à l’échelle européenne, afin d’impulser des dynamiques durables de justice et d’égalité. Cette commémoration invite également à une réflexion plus profonde sur la notion même de nation : comment une société peut-elle prétendre à la cohésion et à la stabilité si une partie de ses citoyens reste reléguée à la marge de la reconnaissance collective ? Espérons que les initiatives comme celle proposée par La voix des Rroms portent leurs fruits afin de ne pas oublier que certains pans de l’Histoire, souvent laissés dans l’ombre, relèvent en fait de la responsabilité collective. C’est là la force du devoir de mémoire. (Trad. Ionut Jugureanu)

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