Les perceptions antiques du Pont-Euxin
La mer Noire est la mer par laquelle la Roumanie s'ouvre sur le vaste monde, la mer par laquelle des navires et des marins roumains atteignent tous les méridiens. Hier comme aujourd'hui, la mer Noire fait partie d'une aire de civilisation racontée par les anciens, à commencer par Grecs de l'Antiquité.
Steliu Lambru, 12.10.2026, 10:37
L’historien, numismate et archéologue Emanuel Petac, de la Bibliothèque de l’Académie Roumaine, a lu et interprété les perceptions des auteurs grecs relatives à la mer Noire.
« Nous sommes habitués, naturellement, au terme de mer Noire, mais aussi à celui de Pont-Euxin. On l’appelait aussi Pont-Axein, comme le disait Pindare vers le milieu du Ve siècle avant J.-C. En fait, tout le débat et toute la discussion autour du nom de la mer Noire s’articulent autour de cette opposition entre une mer hospitalière et une mer inhospitalière. En réalité, la mer commence par être inhospitalière et finit par être hospitalière, c’est ainsi que se traduit Pont-Euxin. »
Les choses vues de loin ont un sens, vues de près elles en ont un autre. Emanuel Petac :
« Inhospitalière ou hospitalière — nous verrons pourquoi les choses se sont présentées d’une façon ou d’une autre au fil du temps. Il s’agit d’une opposition, fondamentale en définitive, entre un espace de passage et un espace habité ou inhabité, entre un espace civilisé ou incivilisé, entre un espace adapté au monde classique grec, à la Méditerranée orientale intégrée à celui-ci, ou au contraire un espace lié au monde barbare et surtout au monde scythique. Et c’est de là que vient toute cette opposition. »
Du mythe à la colonisation : quand la polis apporte la civilisation
Ce fut d’abord le regard que les Grecs jetèrent sur la mer Noire de loin. Emanuel Petac :
« Les sources littéraires antiques qui parlent de la mer Noire sont, en premier lieu, Pindare, mais aussi Strabon, à travers son œuvre géographique. Ce sont deux sources séparées d’environ 500 ans, Pindare écrivant vers 462 avant J.-C., et Strabon dans la première partie du Ier siècle après J.-C. Les termes et les concepts utilisés par l’un et l’autre sont les mêmes. Ce n’est pas par hasard que Pindare parle des Argonautes, encore un sujet mythique appliqué à un espace mythique, tel qu’était la mer Noire pour les Grecs de l’époque. Pindare parle des Argonautes qui sont parvenus à l’embouchure du Pont-Axein, c’est-à-dire à l’embouchure de la mer inhospitalière, à l’entrée d’un espace sombre et inhospitalier dans lequel il n’est guère recommandé de s’aventurer. Mais, dans le même temps, ce même Pindare utilise aussi le terme Euxin — la mer Euxine, dit-il —, là où Achille régnait sur une île resplendissante. L’on voit que tout renvoie en réalité à des éléments mythologiques, à des éléments archaïsants, auxquels tout le monde cherche à se référer de façon similaire. »
Mais la mer Noire était alors, pour les Grecs, une représentation culturelle également, souligne Emanuel Petac :
« Par la suite, le concept de Pont-Euxin s’est bien sûr imposé, et ce n’est pas par hasard. Ce fut là encore une suite des réflexions grecques sur cet espace et de la pénétration de la civilisation grecque en son sein. Tout cela se voit très bien chez Strabon, qui dit comment les gens d’alors, dans l’Antiquité, se référaient à la mer Pontique presque comme à un océan situé, évidemment, au-delà des Colonnes d’Hercule — l’Atlantique d’aujourd’hui —, dans lequel les Grecs ne s’aventuraient pas et qui était donc un espace inconnu, un espace quelque peu sombre, peuplé de toutes sortes de démons qui coulaient les navires et dans lequel il ne faisait pas bon s’aventurer. C’est à peu près ainsi qu’apparaissait aussi la mer Noire. Ainsi, la mer Noire est perçue davantage du point de vue de la philosophie grecque et de la culture classique grecque que d’un point de vue strictement géographique. Le terme Euxin repris en grec provient, et ce n’est pas un hasard, de l’iranien, du persan, du mot Axsaina, qui signifiait sombre et hostile. »
Dans le regard des Grecs sur la mer Noire vint ensuite le changement. Emanuel Petac:
« Nous passons de cette mer inhospitalière, de cet espace sombre, sévère, austère, dont nous savons peu de choses, à la mer hospitalière dont parle le même Pindare, dont parle le même Strabon, et à laquelle nous sommes habitués aujourd’hui. C’est Strabon qui explique le mieux cette évolution, en disant que les choses ont changé parce que les Ioniens ont fondé des cités sur le littoral occidental de la mer Noire. Une fois encore, nous avons un concept et une explication qui nous renvoient à la philosophie classique grecque : la cité, la polis, est ce qui apporte la civilisation dans l’espace de la mer Noire. Le moment où la polis y est fondée — et nous parlons de toutes les cités grecques sur la rive occidentale de la mer Noire, depuis le nord de celle-ci, disons depuis Olbia et Tyras jusqu’au sud, sur le littoral bulgare d’aujourd’hui —, toutes, en réalité, apportent la civilisation. Elles intègrent l’espace de la mer Noire à ce qui n’avait jusqu’alors été connu que dans l’espace de la Méditerranée orientale, dans l’espace civilisationnel et culturel grec. »
La mer Noire fit partie du vaste espace de la culture et de la civilisation grecques antiques. Mais les populations locales y eurent également leur place dans l’histoire.
(Trad Ionut Jugureanu)