La médecine reflétée dans le livre roumain ancien
Anca Tatay, de la Bibliothèque centrale universitaire de Cluj, étudie depuis plus de vingt ans l’histoire du livre roumain ancien et s’est également intéressée aux images des ouvrages de médecine, qu’elle a classées en plusieurs catégories. La première regroupe les images de la maladie et les représentations du corps souffrant. La deuxième concerne les images de la guérison ou du remède : on y observe des formes de guérison d’inspiration divine ou liturgique, naturelle, puis, plus tard, scientifique
Steliu Lambru, 06.04.2026, 10:10
La période comprise entre 1508 et 1830 correspond, selon les historiens, à l’époque de l’imprimerie ancienne dans l’espace roumain. Comme aujourd’hui, les images avaient déjà un impact plus fort sur les lecteurs et accompagnaient presque toujours les textes imprimés. Anca Tatay, de la Bibliothèque centrale universitaire de Cluj, étudie depuis plus de vingt ans l’histoire du livre roumain ancien et s’est également intéressée aux images des ouvrages de médecine, qu’elle a classées en plusieurs catégories. La première regroupe les images de la maladie et les représentations du corps souffrant. La deuxième concerne les images de la guérison ou du remède : on y observe des formes de guérison d’inspiration divine ou liturgique, naturelle, puis, plus tard, scientifique. Une troisième catégorie rassemble les figures d’autorité de la médecine : Jésus-Christ, les saints thaumaturges et les médecins célèbres de l’Antiquité jusqu’au XIXᵉ siècle. Une quatrième catégorie inclut les plantes médicinales. L’on trouve également des images à thématique biblique, comme la guérison de l’aveugle et celle du paralytique. Anca Tatay a aussi identifié des représentations de pratiques liturgiques de guérison, telles que l’onction des malades, mais aussi des pratiques magiques, comme la métoposcopie, ainsi que, plus près de nous, des représentations du corps humain et des organes internes.
Des images religieuses aux premières représentations de la maladie
En présentant ces images, Anca Tatay commence par les plus anciennes. Ecoutons-la :
« Les premières images liées à l’idée de maladie apparaissent aux côtés de textes religieux, qui sont alors prédominants. Je fais référence à la guérison du paralytique de Béthesda et à celle de l’aveugle de naissance. Les plus anciennes représentations de ces deux thèmes se trouvent dans le Triode-Penticostaire slavon imprimé par le diacre Coresi à Târgoviște, en 1558. Ces gravures sont différentes de celles qui apparaîtront après 1700. D’ailleurs, entre 1558 et 1700, il existe un hiatus : aucune gravure sur ces thèmes n’est produite. Le Nouveau Testament décrit la guérison de deux paralysés : Béthesda et Capharnaüm. Le premier est guéri en raison de sa foi, le second grâce à la foi des hommes qui le portaient. Dans le cas des aveugles, le Nouveau Testament décrit trois guérisons : celle de l’aveugle de naissance, celle de Bethsaïda et celle de Jéricho. Ces cinq représentations se diffusent largement dans l’iconographie européenne et roumaine, le plus souvent sous des formes canoniques. »
Du religieux au scientifique : évolution des représentations
Les représentations réapparaissent au XVIIIᵉ siècle. Anca Tatay :
« Au XVIIᵉ siècle, aucune représentation n’est attestée. Mais à partir de 1700, plusieurs ouvrages illustrent à nouveau la guérison du paralytique de Béthesda et celle de l’aveugle de naissance. La première de ces images apparaît en 1701 dans le Triode de Buzău. Dans la scène de la guérison du paralytique, on voit Jésus, suivi des apôtres, s’approcher du lit du malade et lui demander : « Veux-tu être guéri ? » Celui-ci répond : « Seigneur, je n’ai personne pour me plonger dans la mer lorsque l’eau est agitée. » Ce dialogue est représenté par des inscriptions sortant de la bouche des personnages. Alors, le Christ lui dit : « Lève-toi, prends ton lit et marche ! » Derrière le malade apparaissent d’autres personnages — pharisiens et scribes — reconnaissables à leurs vêtements somptueux, turbans et mitres. On y voit aussi d’autres malades, dont l’un porte une jambe de bois et s’appuie sur une béquille.
Ces images serviront ensuite de modèles : la plupart des représentations ultérieures s’inspireront des gravures de Buzău, elles-mêmes inspirées de celles de Kiev, issues du Triode Penticostaire de 1631 et reprises dans la Cazania de Petru Movilă. »
La sécularisation de l’espace roumain sera tardive, ce qui se reflète également dans l’évolution de l’imprimerie. Anca Tatay :
« Mircea Tomescu, grand historien du livre, affirme que l’ouvrage religieux reste dominant. Sur les 384 livres imprimés entre 1717 et 1780, 324 — soit 84 % — sont religieux, contre seulement 60 ouvrages profanes. Le nombre de livres laïques n’augmente que très lentement. Cette domination s’explique par le monopole de l’Église sur l’imprimerie. Les ateliers fonctionnaient auprès des métropoles, des évêchés et des monastères, et pour être imprimé, un livre devait recevoir la bénédiction d’un évêque ou d’un métropolite. Cependant, à partir de 1784, avec l’apparition d’imprimeries laïques et la pratique de financer certaines publications par des particuliers, une censure princière s’ajoute à la censure ecclésiastique. Cette double censure freine le développement de l’imprimerie en Valachie. Une situation similaire existe en Moldavie. Ne pouvant publier leurs œuvres dans le pays, les auteurs se tournent vers des imprimeries laïques à Sibiu, Vienne, puis Buda. »
Le livre de médecine roumain ancien s’inscrit ainsi à la croisée de plusieurs histoires. Il témoigne de l’évolution des connaissances sur l’homme, la maladie et la guérison dans l’espace roumain.
(Trad. Ionut Jugureanu)