La Roumanie et le Groupe des 77
Fondé sous les auspices de l'ONU en 1964, le G77 était étroitement lié aux orientations définies par les Nations Unies.
Steliu Lambru, 11.05.2026, 10:28
Traumatisée par des bouleversements sociaux brutaux imposés par le régime communiste installé en 1945 avec l’appui direct de Moscou, la Roumanie devait réapprendre à mener une politique étrangère autonome, capable de lui apporter de véritables bénéfices, aussitôt que la bride moscovite commence à se relâcher à partir de la fin des années 50 du siècle dernier. Aussi, si de 1945 jusqu’après 1958 — année du départ de l’Armée rouge —, la diplomatie roumaine n’avait pas dévié d’un iota de la ligne soviétique, à l’instar de toutes les autres diplomaties des États socialistes d’Europe centrale et orientale, un nom de diplomate roumain, hérité de l’ancien régime, faisait pourtant exception. Il s’agissait bien du nom de l’ancien ambassadeur, ministre des Affaires étrangères, plébiscité a deux reprises à la tête de l’Assemblée générale de la Société des Nations, Nicolae Titulescu. Il devenait ainsi le modèle de référence pour la nouvelle diplomatie roumaine du début des années 1960. Diplomate de l’entre-deux-guerres, défenseur du système de traités de Versailles issu de la Première Guerre mondiale, Titulescu avait promu, dans les années 1930, une politique antifasciste, antirévisionniste et plutôt favorable à l’inclusion de l’Union soviétique dans le concert des nations.
En effet, les deux premières décennies d’après-guerre ont été marquées par la décolonisation et par une remise en question profonde des relations internationales, tendance que l’on désignait alors sous le nom de « nouvel ordre mondial ». Le Tiers-Monde — ou ce que l’on appelle aujourd’hui le Sud global — semblait incarner une perspective neuve, affranchie des tares du capitalisme et de l’exploitation. Ce Tiers-Monde se voulait une « troisième voie » de développement, ni capitaliste ni socialiste, et portait les promesses d’un essor économique et d’une stabilité politique durables. Ironie de l’histoire : plusieurs décennies plus tard, les pays du Sud global ne bénéficient toujours pas de ce qu’ils s’étaient promis il y a plus d’un demi-siècle.
Et c’est bien le réalisme en politique internationale — au-delà de toute affinité idéologique — qui a poussé la Roumanie à s’approcher dans sa politique étrangère des pays non-alignés et vers le Groupe des 77, perçu comme une voie de sortie de la dépendance des deux blocs antagonistes qui se partageaient le monde de l’époque.
Le Groupe des 77
Fondé sous les auspices de l’ONU en 1964, avec pour objectif principal la lutte contre les inégalités économiques, le G77 était étroitement lié aux orientations définies par les Nations Unies et aux projets qu’elle portait. Ce n’est qu’en 1976 que la Roumanie rejoignait le G77, avant de devenir membre à part entière du Bureau du « Groupe des 77 » au sein de l’UNESCO en 1978, s’impliquant ainsi dans des projets culturels, scientifiques et environnementaux. Aux côtés de l’ex-Yougoslavie, de Chypre et de Malte, la Roumanie était l’un des rares pays européens à avoir manifesté un intérêt réel pour cette coopération.
Mircea Nicolaescu a été ambassadeur de la Roumanie socialiste dans plusieurs pays au cours de sa carrière. Interrogé en 2001 par le Centre d’Histoire Orale de la Radiodiffusion Roumaine, il affirmait que ce sont les réalités étatiques et socio-économiques qui ont dicté cette ouverture diplomatique. Ecoutons-le :
« Ce que la vie nous montre ? Vous savez, dans les relations entre États, ce qui compte, c’est l’intérêt et la capacité à défendre ses intérêts. Les relations entre États sont des relations de pouvoir, et personne ne nous a jamais accordé quelque avantage que ce soit en raison de notre situation, en raison de notre condition de pays communiste. Mais personne ne nous a non plus désavantagés quand nous n’affichions pas cette étiquette. La politique étrangère d’un Etat est acceptée (ou non) selon qu’elle sert les intérêts de tous, selon qu’elle répond à certaines aspirations communes. Notre politique envers le Tiers-Monde, y compris notre compréhension du non-alignement comme expression du besoin des nouveaux venus sur la scène internationale de rester en dehors des rapports de force imposées par les Grandes Puissances, nous a été d’un grand soutien. Tout comme notre participation au Groupe des 77. »
L’Égypte de Nasser : pièce maitresse du G77
L’Égypte était le centre de la nouvelle architecture des relations internationales et le symbole de cette « neutralité » revendiquée face aux deux blocs antagonistes. Fort du prestige symbolique de la civilisation égyptienne antique et de la sympathie qu’inspirait la cause de son peuple, la junte militaire dirigée par Nasser exploitait au maximum les opportunités qui se présentaient. Comme beaucoup d’intellectuels, de responsables politiques et d’une large part de l’opinion publique internationale, Mircea Nicolaescu, nommé ambassadeur de Bucarest au Caire, fut lui aussi marqué par la figure de l’homme d’Etat égyptien. Dans un entretien accordé en 1996 au Centre d’Histoire Orale de la Radiodiffusion Roumaine, il saluait le rôle de Nasser dans la projection de son pays au premier plan du Tiers-Monde :
« Un autre élément commençait à être pris très sérieusement en compte : le grand prestige de Nasser. Un prestige acquis par son action intérieure, en tant que celui qui, avec le groupe d’officiers démocrates qui l’entouraient, avait su s’inscrire dans les courants de démocratisation, parallèlement aux mouvements de libération nationale. Puis avec l’affirmation personnelle de Nasser et de l’Égypte au sein du mouvement des non-alignés et du Groupe des 77, soutenu par l’essor économique de son pays, son prestige et son influence n’ont cessé de s’accroitre. D’ailleurs, le premier président du Groupe des 77 était lui aussi égyptien. Autrement dit, l’Egypte constituait une pièce maitresse de ce courent plus large des Etats non alignés et que la Roumanie désirait séduire. »
La Roumanie s’est rapprochée du Groupe des 77 à une période difficile, sinon sombre de son histoire contemporaine. Ce fut une tentative de regarder le monde à travers le prisme de l’époque, se connecter à ce qui semblait pouvoir lui offrir une certaine forme de protection, capable de favoriser également une certaine distanciation par rapport à Moscou. (Trad. Ionut Jugureanu)