Tatars et Turcs dans l’espace roumain
Une infime partie de l'histoire de la communauté musulmane de Roumanie se trouve également sur l'ancienne île danubienne d'Ada Kaleh, qui se trouvait dans les Défilés du Danube, aujourd'hui submergée par les eaux du lac de retenue de la centrale hydroélectrique des Portes de Fer. L'histoire de la Dobroudja elle-même est ancienne, avec ses strates successives de cultures et de civilisations.
Steliu Lambru, 05.10.2026, 12:44
L’histoire de la communauté musulmane de Roumanie, c’est avant tout l’histoire des Tatars et des Turcs qui habitent la région de Dobroudja, ce territoire riverain de la mer Noire. Une infime partie de l’histoire de la communauté musulmane de Roumanie se trouve également sur l’ancienne île danubienne d’Ada Kaleh, qui se trouvait dans les Défilés du Danube, aujourd’hui submergée par les eaux du lac de retenue de la centrale hydroélectrique des Portes de Fer. L’histoire de la Dobroudja elle-même est ancienne, avec ses strates successives de cultures et de civilisations. C’est qu’à partir du XIIIe siècle, l’Empire ottoman y a exercé son autorité et ce jusqu’en 1878, date à laquelle la Roumanie recouvre son indépendance. Ainsi, le jeune État roumain formé en 1859 de l’union de la Moldavie et de la Valachie héritait d’une population musulmane qu’il s’efforcerait d’intégrer.
L’historien Metin Omer est l’auteur du volume « Les Turcs et les Tatars de Roumanie. Une brève histoire », dernière publication parue sur ce sujet :
« Traditionnellement, lorsque l’on parle de l’histoire des Turcs et des Tatars de Roumanie, le point de départ est fixé au XIIe siècle. Dans le cas des Turcs, il s’agit de l’arrivée d’un derviche colonisateur, comme la plupart des historiens le désignent — Sarî Saltuk Baba —, et dans le cas des Tatars, de l’extension de l’influence de la Horde d’Or dans la région de Dobroudja. Cependant, la présence des Turcs et des Tatars est également liée aux dites vagues migratoires des peuples turciques — c’est-à-dire des populations qui ont traversé cet espace et y sont même restées, bien avant le XIIIe siècle. Je pense ici aux Coumans, aux Huns et à d’autres peuples turciques. »
Le système des millets et la question de l’identité
L’espace roumain s’est trouvé, pendant près d’un demi-millénaire, sous le contrôle de l’Empire ottoman, et la perception des Turcs et des Tatars était celle d’une communauté unique. Après l’indépendance de la Roumanie, cette perception s’est maintenue. Metin Omer :
« Nous parlons de l’influence de la période ottomane, à l’époque où la société était organisée selon le système des millets, dans lequel c’est l’appartenance religieuse qui comptait, et non l’appartenance ethnique. Ainsi, Turcs et Tatars faisaient partie du millet musulman. Et cette approche a perduré dans les premières années qui ont suivi l’administration roumaine, après 1878, lorsque les responsables de Bucarest se sont, eux aussi, référés aux Turcs et aux Tatars le plus souvent conjointement. Ils parlaient d’eux en les désignant comme la communauté musulmane, la communauté turco-tatare ou, tout simplement, la communauté turque, en y incluant également les Tatars. »
La question se pose souvent : quelle est la différence réelle entre Turcs et Tatars ? Metin Omer a apporté la réponse de l’historien :
« Si l’on regarde l’histoire de manière très simple, la différence réside dans le fait que les Tatars comptent la péninsule de Crimée comme espace d’origine. Les Tatars d’aujourd’hui en Roumanie sont, pour la plupart, les descendants des Tatars qui se sont réfugiés depuis la péninsule de Crimée ou depuis le territoire de l’ancien Khanat de Crimée vers la Dobroudja, qui faisait partie du territoire ottoman. Quant aux Turcs, ils sont les descendants des populations turciques — en particulier des Turcs seldjoukides — qui se sont installés en Dobroudja dès le XIIIe siècle. Mais ils sont aussi les descendants des populations qui ont été colonisées en Dobroudja après que celle-ci est devenue partie de l’Empire ottoman — ce qui constituait une politique délibérée de l’État ottoman. »
Nous avons également interrogé Metin Omer sur les différences linguistiques entre les deux communautés. Ecoutons-le :
« Le turc et le tatar sont, en fin de compte, deux langues turciques. Mais le tatar s’est développé à partir du couman, du kiptchak — et les ressemblances sont frappantes entre les mots que l’on trouve dans le célèbre Codex Cumanicus, rédigé au XIVe siècle, et le tatar d’aujourd’hui. Autrement dit, un Tatar d’aujourd’hui qui connaît la langue tatare comprend, je crois, environ 80 % des mots du Codex Cumanicus. Le turc a suivi une évolution distincte — le turc d’aujourd’hui étant en réalité le turc de Turquie. Cette évolution est due aux influences venues de la République de Turquie, en particulier depuis l’instauration de la République et du processus de modernisation qui a également influencé la formation du turc moderne. »
Les Turcs et les Tatars de Roumanie ont affronté les vicissitudes de l’histoire, et une partie d’entre eux est restée ici, après que l’Empire ottoman a été contraint de réduire son territoire. Leur statut social et économique a évolué au rythme de l’ensemble de la société roumaine. Metin Omer :
« Je dirais qu’il n’y a pas de différences de statut économique ou social. En fin de compte, les deux communautés se ressemblent beaucoup entre elles — et elles ressemblaient aussi à la majorité. Si l’on regarde les recensements, notamment celui de 1930, repère essentiel de l’histoire démographique de la Roumanie, on voit les similitudes : ce sont des communautés rurales, en grande partie rurales, avec un problème d’alphabétisation très semblable à celui de la communauté roumaine. »
Turcs et Tatars ont pris part à tout ce que la Roumanie a offert à l’ensemble de ses citoyens, qu’ils fassent partie de l’ethnie majoritaire ou encore des minorités nationales. Ils ont combattu dans les guerres, travaillé, subi les persécutions des dictatures et reconquis, comme nous tous, leurs droits et leurs libertés après 1989, avec la chute de la dictature communiste.
(Trad. Ionut Jugureanu)