Mobilisation pour la défense
La nécessité pour l’Union européenne de renforcer sa propre capacité de défense devient de plus en plus évidente. Les évolutions géopolitiques, depuis la guerre en Ukraine et jusqu’à l’intensification de la compétition mondiale, en passant par les changements de la politique de sécurité des États-Unis, poussent Bruxelles vers un modèle de défense plus robuste, plus cohérent et plus assumé. Perspectives.
Corina Cristea, 02.01.2026, 09:55
Un contexte qui pousse l’Europe à se mobiliser
La nécessité pour l’Union européenne de renforcer sa propre capacité de défense devient de plus en plus évidente. Les évolutions géopolitiques, depuis la guerre en Ukraine et jusqu’à l’intensification de la compétition mondiale, en passant par les changements de la politique de sécurité des États-Unis, poussent Bruxelles vers un modèle de défense plus robuste, plus cohérent et plus assumé. Cette détermination de l’Union découle d’une nécessité stratégique : être moins dépendante d’autres acteurs pour assurer la sécurité de ses intérêts. L’OTAN demeure néanmoins le principal pilier de la défense européenne, mais les États membres sont de plus en plus conscients que, sans investissements accrus, coordonnés et ciblés, l’Europe risque de rester vulnérable face aux menaces conventionnelles, hybrides, cybernétiques et énergétiques. C’est dans ce contexte qu’a émergé le concept d’autonomie stratégique, compris non pas comme une séparation de l’architecture de sécurité de l’OTAN, mais comme une capacité complémentaire.
Un « Schengen militaire »
Aussi, l’initiative récente de la Commission européenne appelle a la constitution d’un « Schengen militaire ». Une proposition fondée sur un constat simple : la mobilité est cruciale dans un contexte où le temps de réaction et la logistique peuvent décider de l’issue d’une opération militaire.
Il faut donc disposer de l’antidote nécessaire, explique le journaliste Radu Tudor, analyste militaire :
« La menace augmente. La guerre ne se termine pas. La Russie devient, du point de vue de la sécurité du continent, la principale menace, et nous devons pouvoir nous mobiliser un peu plus vite. Aujourd’hui, les vitesses sont différentes : dans la mise en œuvre des projets de développement de l’industrie de défense, des projets de mobilité militaire, mais aussi dans le déploiement de nouveaux systèmes de défense sur le flanc oriental de l’OTAN. Pour déplacer cinquante chars Leclerc vers la Roumanie, il faut beaucoup trop de temps. Or, en cas de besoin, dans l’éventualité d’une provocation russe contre l’OTAN, il faut pouvoir réduire ce délai, car le pré positionnement des troupes et des équipements ne suffit pas. Il faut, au besoin, pouvoir envoyer et accueillir troupes, matériel, armement, munitions, logistique. Cela vaut pour la Roumanie, mais aussi pour la Pologne et les pays baltes. De mon point de vue, la Commission européenne devrait adopter rapidement un règlement obligatoire pour tous les États membres, à mettre en œuvre dans un délai de douze mois, car cela implique la modification de certains accords, d’éléments législatifs et l’adaptation des infrastructures au transport de matériel lourd. »
Quatre objectifs structureraient ce Schengen militaire : le déplacement rapide des troupes et des équipements à l’intérieur de l’Union ; la réduction de la bureaucratie transfrontalière ; l’adaptation des infrastructures civiles (ponts, voies ferrées, routes et ports) aux besoins militaires ; enfin, la capacité de réaction rapide en situation de crise. Aussi, selon la proposition de la Commission, les États membres devraient autoriser le passage des troupes en trois jours en temps de paix et en seulement six heures en situation d’urgence, avec des formalités douanières allégées, sur la base d’une simple notification entre États.
Construire une capacité de dissuasion crédible
La pression exercée par la crise ukrainienne et par l’agressivité russe contraint l’Europe à cet effort, qui doit d’abord s’inscrire dans la construction d’une capacité de dissuasion crédible, souligne également Victor Boștinaru, analyste en politique étrangère et ancien membre de la commission Sécurité et Défense du Parlement européen:
« L’Europe n’a aucune intention de mener des actions offensives, contrairement au discours de Vladimir Poutine ou de Dmitri Peskov. L’Europe doit être crédible en matière de dissuasion. Et plusieurs domaines se dessinent déjà très clairement. D’une part, pour la première fois, l’Europe alloue enfin des credits à la construction d’une capacité de défense. Ensuite, l’Europe doit s’engager dans la production d’équipements militaires capables de concurrencer et de contrer la menace russe, tout en réduisant, au moins partiellement, la dépendance vis-à-vis des livraisons américaines. Enfin, il faut mener à bien, et cela bien plus rapidement que nous ne l’imaginions l’année dernière, ce projet ambitieux d’ouvrages de génie civil à double usage : une infrastructure routière et ferroviaire capable de servir à la fois le secteur civil et la défense. Des autoroutes, des voies ferrées, des ponts conçus pour supporter de fortes charges, afin de permettre le transfert rapide de ces équipements et du personnel vers d’éventuelles zones de combat. Enfin, nous assistons à des développements majeurs dans l’industrie européenne de défense : accords de coopération ou fusions dans les domaines clés, depuis l’équivalent européen des systèmes de satellites d’Elon Musk jusqu’à la conception et la fabrication de missiles et d’autres systèmes de défense. »
Quoi qu’il en soit, l’amélioration des capacités de la mobilité militaire impliquerait ainsi à la fois l’amélioration des infrastructures dans les États membres et la mise en place d’un mécanisme d’urgence, activé par le Conseil de l’Union européenne, pour permettre, en cas de crise, le déplacement rapide de grands convois de matériel militaire et de personnels. (Trad. Ionut Jugureanu)