Défis sécuritaires dans les Balkans
George Scutaru, directeur général du think tank indépendant New Strategy Center, évoque les défis sécuritaires dans la region des Balkans, les implications de la guerre en Ukraine et la manière dont elles se font ressentir, en particulier dans la région de la mer Noire
Corina Cristea, 16.01.2026, 11:08
Déclenchée il y a près de quatre ans, la soi-disant « opération spéciale » de Moscou en Ukraine a un impact géopolitique profond, avec des effets majeurs sur les équilibres de pouvoir à l’échelle régionale et mondiale. Aussi, le conflit a entraîné une dégradation marquée des relations entre la Russie et l’Occident. Il a affaibli la position stratégique de Moscou en Europe et a renforcé l’unité occidentale. Il a redéfini en égale mesure les priorités de sécurité au niveau international. Nous sommes donc face à l’une des ruptures les plus importantes de l’ordre international depuis la fin de la Guerre froide.
Mais ce qui se passe en Ukraine a un impact significatif également sur la sécurité des Balkans, même si la région n’est pas directement impliquée dans le conflit. George Scutaru, directeur général du think tank indépendant New Strategy Center, évoque les défis sécuritaires dans la region des Balkans, les implications de la guerre en Ukraine et la manière dont elles se font ressentir, en particulier dans la région de la mer Noire :
« Nous parlons de trois niveaux. Il y a tout d’abord la dimension hybride de ce conflit, car la guerre en Ukraine ne se limite pas à l’action cinétique, militaire à proprement parler. Elle soumet l’Europe a de nombreuses actions hybrides, dans la région de la mer Noire et dans les Balkans tout spécialement. Il s’agit ici de la promotion de narratifs de désinformation visant à maintenir une image positive de la Russie, alors même que la Russie est un État agresseur en Ukraine, un narratif qui vise aussi à affaiblir, dans certains pays, le soutien à l’Ukraine. Je fais dans ce cas référence à des États comme la Croatie ou la Bulgarie, qui ont une contribution importante dans la fourniture de certains types de munitions à l’Ukraine. Deuxièmement, il existe une influence historique que la Russie exerce dans les Balkans, en utilisant le facteur religieux orthodoxe, mais également le panslavisme. La Russie conserve une influence forte en Bulgarie et en Serbie, et tente de la conserver en Bosnie-Herzégovine, à travers le régime de Dodik en Republika Srpska, afin d’ouvrir, métaphoriquement parlant, un second front en provoquant des problèmes supplémentaires pour l’Occident, de sorte que celui-ci se voie obligé de gérer non seulement la question du soutien à l’Ukraine, mais aussi d’autres enjeux de sécurité dans la région. »
Les questions énergétiques
Enfin, le troisième élément concerne la manière dont les États de la région doivent faire face aux effets collatéraux, et notamment aux questions énergétiques, explique le directeur général du New Strategy Center. Aussi, la guerre en Ukraine a mis en lumière la vulnérabilité des États balkaniques face aux ressources énergétiques russes. Les crises d’approvisionnement et la hausse des prix ont amplifié les tensions sociales et ont rendu évidente la nécessité de diversifier les sources et les routes énergétiques. Dans ce contexte, la mer Noire et les corridors énergétiques du sud-est européen acquièrent une importance stratégique accrue. À nouveau, George Scutaru :
« Certains États membres de l’Union européenne, comme la Bulgarie, ont réussi à résoudre le problème de leur dépendance au gaz russe et à trouver des alternatives viables. La Serbie, en revanche, demeure un pays dépendant de l’énergie importée de Russie. Il y a aussi les tensions économiques qui marquent profondément la région et, parallèlement, nous observons la montée en puissance d’autres acteurs, telle la Chine, qui adopte une approche beaucoup plus douce pour étendre son influence politique et économique, principalement à travers des investissements qu’elle promeut, y compris dans les Balkans. »
La position stratégique de la Roumanie dans la région
L’évaluation globale est que la guerre en Ukraine ne constitue pas seulement une crise régionale, mais un véritable point de bascule dans l’évolution de l’ordre mondial post-Guerre froide. La question qui se pose est de savoir si et comment la Roumanie peut-elle tirer profit de sa position stratégique dans la région, non seulement en tant qu’État membre de l’OTAN et de l’Union européenne, mais aussi comme promoteur de stabilité ? L’exploitation des gisements de gaz en mer Noire, le développement des infrastructures de transport énergétique et l’interconnexion avec les États voisins peuvent sans doute réduire la dépendance régionale vis-à-vis de la Russie et renforcer la sécurité énergétique des Balkans. Sur le plan stratégique et militaire, la Roumanie peut également contribuer à la sécurité des Balkans par le renforcement du flanc oriental de l’OTAN et par une participation active aux initiatives de coopération régionale. George Scutaru :
« Dans les Balkans, nous sommes un État qui ne porte pas le poids du ressentiment à l’égard de ses voisins. Il n’existe aucune nation qui se positionne à l’égard de la Roumanie sur un ton négatif. C’est un avantage majeur pour nous. Ensuite, sur le flanc oriental, nous sommes, avec la Turquie, le pays le plus important du point de vue militaire, et même si l’on est encore loin des capacités militaires de la Turquie, à travers les capacités que nous accumulons année après année, la pertinence militaire de la Roumanie ne cesse de croître. Mais ce qui est essentiel pour nous, c’est d’éviter un scénario négatif concernant l’évolution du front en Ukraine. Pour la Roumanie, le pire scénario serait en effet d’avoir une frontière directe avec la Fédération de Russie, dans l’éventualité où le front ukrainien cède et que la Russie aurait la capacité de dépasser Odessa et d’atteindre les bouches du Danube. »
Une telle hypothèse, explique George Scutaru, ferait de la Roumanie un État frontalier de la Russie. Plus encore, dans un tel scénario, la Fédération de Russie pourrait occuper la République de Moldavie, Etat qui ne dispose pas d’une armée en mesure d’y tenir tête ni de la profondeur stratégique nécessaire pour absorber le choc d’une invasion éventuelle. (Trad Ionut Jugureanu)