« Ne me laisse pas mourir », le premier long-métrage du réalisateur Andrei Epure
Présenté en première mondiale dans la section Cinéastes du présent du 78e Festival international du film de Locarno, le film explore un territoire ambigu, entre le film d’horreur et la comédie absurde sur la mort, mélange qui définit l’humour irrévérencieux présent aussi dans d’autres scénarios écrits par Andrei Epure.
Corina Sabău, 24.01.2026, 10:22
Le réalisateur roumain Andrei Epure a coécrit, avec Ana Gheorghe, le scénario du film « Nu mă lăsa să mor / Don’t Let Me Die / Ne me laisse pas mourir ». Présenté en première mondiale dans la section Cinéastes du présent du 78e Festival international du film de Locarno, le film explore un territoire ambigu, entre le film d’horreur et la comédie absurde sur la mort, mélange qui définit l’humour irrévérencieux présent aussi dans d’autres scénarios écrits par Andrei Epure. Dans « Ne me laisse pas mourir », le réalisateur développe le récit de son court-métrage « Interfon 15 / Intercom 15 », présenté en 2021 dans la section « La Semaine de la Critique » du Festival de Cannes, cherchant à comprendre un monde où la frontière entre l’absurde et la fragilité humaine est de plus en plus perméable. Tourné en vingt-six jours à Eforie, Mangalia, Neptun, Olimp ( des villes-stations sur la côte de la mer Noire) et à Bucarest, « Ne me laisse pas mourir » raconte les efforts de Maria (interprétée par l’actrice Cosmina Stratan) de préparer l’enterrement de sa mystérieuse voisine, Isabela (interprétée par l’actrice Elina Löwensohn). Un simple geste d’empathie qui la précipite dans un labyrinthe fait de bureaucratie, rencontres bizarres et silences pesantes. L’histoire de « Ne me laisse pas mourir » est inspirée d’un événement dramatique, le décès d’une voisine solitaire, survenu près de la maison de la coscénariste Ana Gheorghe. « Au fond, ce film est un cri contre l’oubli », affirme Ana Gheorghe, qui est aussi la productrice du film. Invité au micro de RRI, Andrei Epure a parlé des sources d’inspiration et de la construction du personnage central du film.
« Ce qui m’intéressait c’était de réaliser le portrait d’une personne absente, qui est plus présente après sa mort que de son vivant. D’une manière, disons, simpliste, le post-mortem est le seul moyen de construire un tel portrait, car la mort apporte une finalité qui nous permet de tirer des conclusions, même si elles reposent sur des observations fragmentaires. Le portrait d’Isabela se compose de peu d’éléments: elle parlait avec les arbres, avait un enfant et deux chiens, elle avait enseigné le latin. Je voulais aussi comprendre les traces que la vie mystérieuse d’un personnage énigmatique pouvait laisser derrière elle. Qu’est-ce que les deux chiens pouvaient-ils nous dire de leur maîtresse alors qu’elle n’est plus là ? J’ai donc essayé d’explorer ce qui reste après la mort d’un individu. Le sujet m’a attiré par qu’il a un lien avec mon enfance, passée à Alimpești, une commune dans le département de Gorj, et avec mon lien personnel très étroit avec ma grand-mère et mon arrière-grand-mère. J’ai fait ce film, entre autres, parce que je voulais communiquer avec les animaux, mais aussi avec les souvenirs de mon enfance. »
Un mélange des genres qui produit son effet
Andrei Epure a également parlé de l’ambiguïté stylistique présente dans son film « Ne me laisse pas mourir » et de la manière dont elle exprime ses intentions artistiques.
« A présent, je trouve que c’est un film à la limite, c’est la meilleure façon de le décrire. Je me réfère à une zone liminale, entre réalisme et fantastique, entre comédie et film d’horreur — un mélange dérangeant, je suppose. Même les scènes comiques sont en quelque sorte inconfortables; il n’est pas toujours clair si ou quand il faudrait rire, parfois l’intention du réalisateur ou du scénariste n’est pas claire. Bref, on ne sait pas si les scènes en question auraient dû nous faire rire ou produire en nous une autre réaction. Je n’ai pas été présent à la projection au festival « Les Films de Cannes à Bucarest », parce que je n’aime pas vraiment aller à ce genre d’événements, mais on m’a dit que les spectateurs avaient ri à des scènes où je ne m’attendais pas. Je crois que le public a ressenti le besoin de se libérer, de se détendre. Comme si les gens se demandaient: Qu’est-ce que ce film veut-il de moi ? Et j’aime beaucoup ça. Il y a eu aussi cette idée de faire un film qui démarre de façon réaliste pour s’ouvrir ensuite à d’autres zones, que j’appellerais transcendantales ou surréalistes. J’ai appliqué cette fausse dichotomie partout dans le film, dans le style, dans la manière de raconter l’histoire, y compris dans le design sonore. Autrement dit, l’histoire se trouve en permanence quelque part, dans une étape intermédiaire. »
Produit par Saga Film, le long-métrage « Ne me laisse pas mourir » propose aussi un débat sur une réalité de plus en plus inquiétante: les gens qui sont seuls. L’étude « Les dimensions de la solitude », réalisée par l’Association Niciodată Singur – Prietenii Vârstnicilor (Jamais Seul – Les amis des séniors), en partenariat avec Kantar Romania, a montré que plus de la moitié des séniors du milieu urbain de Roumanie sont seuls, le sentiment de solitude étant très fort pour près de 310 mille d’entre eux. Au-delà de la fiction, le film met en lumière une réalité ignorée en Roumanie: des vies qui s’éteignent en silence, des voisins que nous découvrons quand ils n’existent plus, des gens qui deviennent visibles quand ils meurent. Dans ce contexte, le partenariat avec l’Association Niciodată Singur – Prietenii Vârstnicilor soutient une mission commune, celle de raviver le débat sur l’isolement des séniors et d’encourager le public à s’y impliquer activement. Les partenaires appellent les spectateurs du film à faire du bénévolat, à donner de leur temps, du soutien et de la compagnie aux personnes seules – des petits gestes qui peuvent changer des vies. (Trad. Ileana Ţăroi)