Rendre l’art accessible à tous
Se rendre au cinéma pour visionner un film ou dans un salle de spectacles pour voir une pièce de théâtre est un loisir que certains Roumains ne peuvent pas expérimenter. Un véritable mécanisme visant à rendre plus accessibles les films projetés dans les salles de cinéma vient d’être mis en place en Roumanie. Comment peut-on rendre l'art accessible à tous ?
Ana-Maria Cononovici, 28.04.2026, 10:10
En Roumanie les personnes en situation de handicaps sont confrontées quotidiennement aux défis systémiques, qu’il s’agisse d’obstacles physiques, de manque de services adaptés ou d’exclusion sociale. C’est pourquoi, en tant que société, nous avons une mission claire : développer l’accessibilité. Par exemple, aller au cinéma ou au théâtre est une joie, dont, malheureusement, certaines personnes ne peuvent pas profiter. C’est sur cette toile de fond qu’un processus d’accessibilisation des films projetés dans les salles de cinéma a récemment été mis en place en Roumanie.
Un domaine peu exploité
Nous en apprenons davantage grâce à Ligia Soare, responsable culturelle de l’association Animest et traductrice audiovisuelle, avec plus de 20 ans d’expérience dans l’organisation de festivals de cinéma :
« Nous souhaitons que les films et les événements de notre festival soient accessibles au plus grand nombre de personnes et que notre invitation soit sincère, c’est pourquoi nous avons commencé à réfléchir sur la manière dont on peut s’adresser aux catégories de spectateurs que nous ne pouvons pas atteindre ou inviter au cinéma en raison de certains obstacles. En tant que traductrice audiovisuelle, il y a quelques années, j’ai fait une formation de traduction spécialisée pour les personnes malentendantes. J’ai ensuite découvert que des méthodes et des recherches existaient déjà depuis plusieurs décennies, qu’elles étaient déjà mises en place dans certains pays, mais qu’elles restaient toujours peu nombreuses. »
Un projet européen pour rendre le cinéma plus accessible
En fait, il n’existe pas de normes fixes à ce sujet en Europe. Mais les choses commencent néanmoins à bouger. Notre interlocutrice nous a expliqué comment un projet international impliquant cinq pays (République tchèque, Slovaquie, Slovénie, Roumanie et Croatie) a vu le jour, s’adressant tant aux spectateurs malentendants que malvoyants :
« Parallèlement à ce que nous avons commencé à faire pour les festival d’animation Animest, dans le cadre de notre collaboration avec l’Institut français de Bucarest, un projet international a émergé. Il s’agit du projet européen intitulé « Cinéma sans barrières », lancé en 2024. Concrètement, cela signifie que cinq cinémas européens, répartis dans cinq pays, organisent des projections de films accessibilisés chaque mois, en particulier pour les personnes malentendantes et malvoyantes. En parallèle, nous avons mené des actions dans les écoles pour les enfants sourds et leurs enseignants, afin de comprendre leurs besoins exacts. Concrètement, pour être accessible aux personnes sourdes ou malentendantes, un film doit être proposé avec un sous-titre spécifique, appelé sous-titre descriptif. Celui-ci reproduit non seulement les dialogues, mais aussi les sons pertinents, les bruits ou le nom de la personne qui parle, lorsque cela n’est pas évident à l’écran. Car si le spectateur n’entend pas, il ne peut pas savoir qui participe à la conversation. Ainsi, les personnes malentendantes peuvent-elles mieux comprendre le film. Récemment, on a commencé à intégrer l’interprétation en langue des signes roumaine dans les films. Concrètement, nous collaborons avec des interprètes en langue des signes qui, grâce à nos projets, se sont spécialisés dans l’interprétation cinématographique. Ils enregistrent en studio, puis on fait le montage et- l’interprète devient ainsi un membre à part entière de l’équipe du film. »
Le cinéma ouvert à tous
Au cinéma, la projection d’un film de ce type n’est pas ouverte uniquement aux spectateurs malentendants. Ligia Soare, manager culturelle de l’association Animest, poursuit :
« Pour les spectateurs malvoyants, plusieurs méthodes existent : la méthode classique est l’audio-description. Une voix décrit l’action du film lorsque les personnages ne parlent pas ou qu’il n’y a pas de sons pertinents. Plus précisément, il existe une spécialisation : un traducteur audiovisuel qui apprend à réaliser des audio-descriptions et qui rédige le texte correspondant, permettant ainsi aux personnes aveugles ou malvoyantes de suivre le déroulé du film. Après la consultation avec une personne aveugle qui vérifie la bonne compréhension de la description (car elles sont les mieux placées pour juger sa qualité), l’audio-description est enregistrée avec la voix d’un comédien, montée, synchronisée avec le film et un produit audio est ainsi créé pour que les spectateurs présents dans la salle puissent également l’écouter. »
Audio-description pour les personnes malvoyantes
La description audio peut être écoutée soit avec un casque sans fil (le projectionniste active alors le son en même temps que le film), soit via une application sur son téléphone portable. L’objectif en est clairement d’enrichir l’offre culturelle, car malgré toutes ces initiatives, les inégalités d’accès restent importantes. Ligia Soare :
« En début d’année, j’ai suivi une formation avec des festivals du nord de l’Europe qui partagent cette même volonté. Pourquoi ? Parce que l’idée d’une meilleure accessibilité culturelle commence à figurer aussi dans la législation, mais il y a tellement d’autres priorités que nous souhaitons mettre en œuvre. On se demande alors : est-ce que c’est tout ce dont les personnes malentendantes ou malvoyantes ont besoin ? Elles ont des besoins différents, sans doute, mais la culture leur offre en quelque sorte un filet de sécurité, une raison de socialiser, ce qui peut aussi résoudre d’autres problèmes. A Bucarest, nous avons déjà des enfants sourds et aveugles qui vont au cinéma, mais il devient naturel pour eux de demander une offre culturelle spécifique et une approche bilingue adéquate à leurs besoins dans leur vie sociale. Nous faisons entendre notre voix, par la culture, pour montrer que ces besoins existent et que ces personnes ont besoin d’activités à tous les niveaux, selon leur propre façon de compréhension. Il ne suffit pas d’aller au cinéma, il faut aussi leur proposer de la danse, du théâtre, de l’opéra, et pas seulement des musées, il faut que ces personnes puissent aussi avoir le choix côté culture. Moi, qui aie une ouïe normale, j’ai le luxe de choisir ce que je veux voir. Eux, ils n’ont pas vraiment le choix, pour l’instant. »
Voilà donc une nouvelle approche dans les salles de cinéma de Bucarest, au bénéfice des spectateurs malvoyants ou malentendants, dans une tentative de les rapprocher un peu du de la culture en général et cinéma en particulier et. (trad. Andra Juganaru)