Du leu à l’euro
Le bilan de la situation actuelle est sans appel : bien que l'adhésion à la monnaie unique demeure un objectif national, la Roumanie ne remplit aujourd'hui aucun des critères. Analyse.
Corina Cristea, 18.09.2026, 10:46
Du leu à l’euro, les conditions
Membre de l’Union européenne depuis 2007, la Roumanie s’est engagée à adopter la monnaie unique lorsqu’elle en remplira les conditions, et sans qu’il existe de date butoir à laquelle le leu devrait être remplacé. Ces conditions, connues sous le nom de critères de convergence de Maastricht, visent à démontrer que l’économie est suffisamment stable pour que le pays candidat renonce à sa monnaie nationale et à sa politique monétaire propre.
Quatre critères économiques principaux sont en jeu.
Le premier est la stabilité des prix : l’inflation moyenne sur les 12 derniers mois ne peut pas dépasser de plus de 1,5 point de pourcentage la moyenne des trois États de la zone euro affichant la plus faible inflation.
Le deuxième est la discipline budgétaire : le déficit public doit être, en principe, inférieur à 3 % du PIB, et la dette publique ne pas dépasser 60 % du PIB.
Le troisième est la stabilité du taux de change : la monnaie nationale doit participer au mécanisme de taux de change ERM II pendant au moins deux ans, sans tensions sévères ni dévaluation du cours central par rapport à l’euro.
Le quatrième critère enfin est la convergence des taux d’intérêt à long terme : les taux des obligations d’État à long terme ne doivent pas dépasser de plus de 2 % la moyenne des trois États affichant la meilleure stabilité des prix.
À cela s’ajoute la nécessité que la législation nationale, y compris les statuts de la Banque Nationale de Roumanie, soit compatible avec les traités européens.
Un objectif réel, une réalité décourageante
Le bilan de la situation actuelle est sans appel : bien que l’adhésion à la monnaie unique demeure un objectif national, la Roumanie ne remplit aujourd’hui aucun des critères. Pourtant, il y a dix ans, le pays en était étonnamment proche — inflation très faible, déficit de seulement 0,7 % du PIB, dette publique de 38,4 % et taux d’intérêt à long terme de 3,6 %. Mais l’ERM II faisait défaut, et des problèmes législatifs subsistaient.
Adrian Codirlașu, de CFA Roumanie — une organisation qui regroupe les professionnels de l’investissement et de l’analyse financière — l’explique :
« Il y a environ dix ans, en 2016-2017, nous remplissions les critères et aurions pu demander l’adhésion. Certes, nous n’aurions pas intégré la zone euro immédiatement, mais peut-être que nous aurions pu éviter ainsi de nous retrouver dans la situation budgetaire actuelle. En pratique, nous sommes aujourd’hui dans une situation de dette publique non soutenable, et qui croît à un rythme accéléré. Si l’on regarde le coût de cette dette, nous sommes au 4e rang européen en pourcentage du PIB consacré aux intérêts. Quelle que soit la façon dont l’on envisage la question, ce n’est pas là où nous devrions être. Et l’une des rares solutions, peut-être la seule pour nous sortir de cette situation serait l’intégration à la zone euro. C’est pourquoi il est indispensable de franchir les étapes pour adhérer à l’euro, notamment sur le volet de la politique budgétaire, car c’est là notre grand problème. Ces déficits extrêmement élevés nous ont conduits à cette dette publique non soutenable qui, comme le ressentent les citoyens, génère cette inflation élevée. Nous avons de loin la plus forte inflation de l’UE, laquelle même si elle a diminué en juillet, elle reste la plus élevée. »
Les spécialistes parlent de stagflation en Roumanie, qui rajoute la stagnation économique à l’inflation élevée, ce qui continue de bloquer la consommation des ménages. En l’espace d’un an, la Banque Nationale a revu sa prévision d’inflation à la hausse à deux reprises : de 3,9 % à 5,5 %, puis à 6,1 % pour la fin 2026, le retour dans la fourchette cible n’étant prévu qu’au dernier trimestre 2027. Pour l’heure, en dépit d’une intégration économique européenne réelle et d’une prospérité accrue, l’inflation est à 8,4 %, le déficit à 7,9 %, les taux d’intérêt à 6,7 % et l’absence persistante de participation à l’ERM II rendent l’adoption de l’euro irréaliste à court terme.
Dix ans minimum — et un plan crédible
Les autorités appellent néanmoins la Roumanie à poursuivre ses efforts vers la zone euro, le président Nicușor Dan ayant avancé l’idée d’un accord politique entre les partis en ce sens. La solution aux problèmes roumains est d’ordre budgétaire, affirme Adrian Codirlașu, qui esquisse également une estimation du calendrier possible :
« Nous nous sommes fixé, quelque part en 2025, un objectif de sept ans pour ramener le déficit sous la barre de 3 %. Avant cela, ce n’est pas envisageable. Et il se passera sans doute d’autres choses d’ici là, ce qui risquerait de nous fournir de nouveaux prétextes pour maintenir le déficit élevé. Je n’y vois donc pas de possibilité avant dix ans. Mais pour qu’un objectif soit crédible, il ne suffit pas que nos politiciens déclarent vouloir adhérer à la zone euro, il en faut des décisions concrètes. Et, très important, pour donner de la crédibilité et montrer que nous parlons sérieusement, nous devrions nous adresser aux autorités européennes, à la Commission et à la Banque Centrale Européenne, et établir avec elles un plan. C’est ce qui rendrait ce plan crédible. Pas simplement dire que nous voulons intégrer la zone euro, puis : « Ah, il s’est passé je ne sais quoi, on reporte de cinq ans »… Ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent ! »
L’euro pourrait apporter à la Roumanie des coûts de transaction réduits, l’élimination du risque de change, une intégration financière plus profonde et des bénéfices pour les citoyens et les entreprises. Mais la monnaie unique, préviennent les analystes, n’est pas une solution magique. Elle fonctionne au mieux lorsque l’économie qui l’adopte est suffisamment solide pour vivre sans son propre taux de change et sans sa propre politique monétaire. Actuellement, la BNR peut modifier son taux directeur et intervenir pour répondre aux spécificités de l’économie roumaine. Après l’adoption de l’euro, les décisions de politique monétaire seront prises par la Banque Centrale Européenne pour l’ensemble de la zone. Et pour l’heure, la Roumanie n’est pas prête à renoncer au leu sans perdre sa capacité à protéger son économie. (Trad. Ionut Jugureanu)