La Roumanie est-elle prête à adopter l’euro ?
La récente déclaration du gouverneur de la Banque Nationale de Roumanie, Mugur Isărescu, selon laquelle l'adoption de la monnaie unique européenne pourrait devenir le nouveau « projet national », marque une prise de position importante dans le discours économique de Bucarest.
Andra Juganaru, 15.05.2026, 10:51
S’exprimant lors d’une conférence spécialisée, le premier des financiers roumains a précisé que cette perspective ne pourrait se concrétiser qu’après l’aboutissement du projet national en cours, à savoir l’adhésion à l’OCDE, l’organisation qui regroupe les économies les plus développées du monde, un processus entré dans sa phase finale, et ce après assainissement de l’économie et réduction significative du déficit fiscal. L’idée d’une adhésion à l’euro n’est pas nouvelle, mais elle a été abandonnée à plusieurs reprises depuis l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, pour des raisons diverses et dans des contextes variés. À la BNR, des préparatifs intensifs ont été menés dans ce domaine, même alors que la Roumanie a commencé à s’éloigner des critères macroéconomiques requis pour intégrer la zone euro.
Un débat relancé, des critères encore hors de portée
Eugen Rădulescu, conseiller du gouverneur de la BNR, l’explique :
« Vers 2015, nous avions presque atteints les critères de convergence prévus par le Traité de Maastricht, notamment dans la réduction du déficit budgétaire, alors que la dette publique était maitrisée. Mais ce que l’on dit beaucoup trop rarement, c’est que l’économie roumaine était alors bien moins développée. En 2015, le PIB de la Roumanie se situait autour de 175 milliards de dollars ; aujourd’hui, il avoisine les 400 milliards. Nous parlons d’une économie radicalement différente, bien plus développée, bien plus efficiente. Le grand problème, c’est qu’une partie de ce développement s’est faite au prix d’un déséquilibre croissant en matière de finances publiques. Résultat des courses : aujourd’hui, nous ne remplissons plus aucun des critères prévus à Maastricht pour entrer dans la zone euro. Le plus difficile à satisfaire sera, à mon sens, la réduction du déficit public à un niveau qui ne dépasse pas 3 %, mais aussi le retour de la dette publique sous le plafond de 60 % du PIB, un seuil que nous venons précisément de franchir cette année. »
La Roumanie dépasse en effet ce seuil de 3 % depuis plusieurs années et s’efforce aujourd’hui de ramener son déficit fiscal à 6,2 %, après avoir frôlé les 9 %. Cette réduction n’est pas une simple formalité, mais une condition essentielle à la stabilité économique, soulignent les experts. Car un déficit élevé révèle des déséquilibres structurels profonds : des dépenses publiques importantes — notamment dans les salaires et les retraites —, une collecte fiscale insuffisante et une dépendance aux emprunts. Autre critère incontournable pour adhérer à l’euro : la stabilité des prix. La BNR est globalement parvenue à maîtriser l’inflation sur le long terme, mais les dernières années ont été marquées par des hausses significatives, et la Roumanie affiche aujourd’hui le taux d’inflation le plus élevé de l’Union européenne. Il ne faut pas non plus négliger un autre aspect fondamental : rejoindre la zone euro, c’est renoncer à sa propre politique monétaire. Concrètement, la Roumanie ne pourrait plus ajuster ses taux d’intérêt ni son taux de change en fonction de ses besoins internes, ce qui n’est viable que dans une économie suffisamment stable et flexible.
Les bénéfices sont réels, mais la précipitation serait dangereuse
Au-delà des critères techniques, l’adhésion à l’euro implique également une convergence réelle.
Daniel Dăianu, professeur d’université et président du Conseil Fiscal, le souligne :
« Il faut des structures économiques et même sociales davantage en phase avec le fonctionnement de l’Union européenne, et plus particulièrement avec celui de la zone euro. Mais adhérer à la zone euro revêtirait aujourd’hui une signification géopolitique bien plus grande qu’il y a vingt ans. Et cela vaut la peine d’en faire partie. Toutefois, cela ne peut pas se faire en quelques années, car il faudra ramener les déficits budgétaires a près de 3 % du PIB, et il est essentiel de stabiliser la dette publique à un moment donné, de ne pas la laisser dépasser, disons, 67 à 68 % du PIB. Parce qu’elle continuera d’augmenter. Il faut la stabiliser, puis la faire redescendre en direction du seuil de 60 % du PIB. »
Malgré ces défis, les bénéfices d’une adoption de l’euro peuvent être considérables. L’élimination du risque de change en est un. En effet, les entreprises, les investisseurs et les particuliers ne seraient plus exposés aux fluctuations entre la monnaie nationale et la monnaie européenne. Des taux d’intérêt plus bas, synonymes d’un accès à un financement moins onéreux pour l’État tout comme pour le secteur privé, constituent un autre argument. Par ailleurs, une attractivité renforcée pour les investissements étrangers et un environnement plus stable et prévisible attireront davantage de capitaux. Enfin, une intégration économique plus approfondie au sein du noyau dur européen demeure un desiderata à prendre en considération.
Mais la réalité est là : malgré des progrès importants accomplis ces dernières décennies, les écarts qui subsistent entre l’économie roumaine et les économies développées demeurent significatifs, surtout en matière de productivité, de niveau de salaires, d’infrastructures et de qualité des institutions. Et adopter l’euro dans une économie insuffisamment convergente peut générer de sérieuses tensions, comme l’ont montré les crises qui ont secoué plusieurs pays du sud de l’Europe. En effet, la précipitation comporte des risques bien réels : perte de flexibilité économique, difficultés à gérer les crises, possibles hausses de prix ressenties par la population, ou encore pressions sur la compétitivité, avertissent les experts.
La Roumanie est-elle prête ? Pas encore. Mais la direction est claire. Et la déclaration du gouverneur de la BNR ne doit pas être lue comme un objectif immédiat — elle dessine plutôt les contours d’une économie saine que la Roumanie doit s’employer à bâtir.
(Trad Ionut Jugureanu)