Bernhard Stolz
Parmi les étrangers venus s’installer à Bucarest au XIXe siècle, le journaliste et professeur allemand Bernhard Stolz avait choisi un pays en train de se constituer, la Roumanie, à l’aube de sa modernité.
Steliu Lambru, 13.09.2026, 10:21
Il avait quitté l’Empire des Habsbourg dans des circonstances peu claires ; depuis Prague, il se dirigea vers l’Est, passant par Pesta, et arriva à Bucarest où il fit installer toute sa famille. Il espérait y trouver des idées modernes, qui feraient bouillonner l’esprit des élites locales, désireuses d’un renouveau de la société. Mais la réalité découverte par le praguois, devenu bucarestois, Stolz, était celle du sous-développement, où il fallait partir à zéro.
Echanges culturels et modernisation de la Roumanie au XIXe siècle
Selon l’écrivaine et journaliste roumaine Ioana Pârvulescu, la période de début de l’européanisation de la Roumanie, lorsque Stolz arrive à Bucarest, a également permis aux habitants de l’Europe de se rencontrer et de se connaître directement : « Au XIXe siècle, les échanges culturels avaient lieu entre les Roumains et les européens, surtout qu’une bonne partie des Allemands étaient très proches de la Roumanie et l’échange était donc à double sens. Les Européens découvraient un pays qui semblait très lointain, un lieu oublié de tous, mais ils comprenaient en même temps que les Roumains n’étaient pas des anthropophages, comme le disait (le poète ndrl) Alecsandri. Les Roumains étaient même une société très agréable, affirmait le même poète. C’est d’ailleurs comme ça qu’est née la fiction de l’étranger dans la prose roumaine, de son regard qui nous voit différemment. Ce regard de l’étranger était, certes, partagé par les Roumains qui faisaient des études à l’étranger et qui posaient le même regard sur leurs compatriotes. »
Intégration d’un expat dans la société bucarestoise du XIXe siècle
Bernhard Stolz arrive en Valachie où il essaie de s’intégrer. Bien qu’il y trouve un monde dynamique, en pleine transformation, il vit les mêmes choses éprouvées par tous ceux qui quittent leur terre natale, explique l’écrivaine et historienne Alina Pavelescu : « Bernhard Stolz est, évidemment, celui qui vit les événements de Valachie, mais en réalité c’est toute la famille Stolz qui le vit. Ce qui est vrai pour l’entière communauté des Allemands de Roumanie, qui vivent comme des expats, très similaires aux expats de nos jours, du moins au plan personnel et du sentiment de solitude en terre étrangère. Tout cela est, certes, moins visible dans les articles envoyés par Bernhard Stolz à Prague, à la rédaction de la revue « Ost und West » ; en revanche, c’est une évidence surtout dans sa propre correspondance et dans celle de son épouse. Ce n’est peut-être pas flatteur pour nous, roumains, mais Bernhard Stolz le dit et les historiens intéressés par le XIXe siècle le constatent aussi, l’écriture était moins répandue parmi les Roumains, du moins durant la première moitié du siècle. Par conséquent, les sources qui nous permettent de capter la vie administrative, celle des institutions, mais aussi la vie pure et simple des gens lambda, sont bien plus rares dans l’historiographie roumaine. »
Bucarest, carrefour entre l’Occident et l’Orient
Le Bucarest, tel qu’il est vu par Stolz, apparaît dans les textes écrits par tous ceux qui y mettent les pieds à cette même époque, souligne Alina Pavelescu : « Ce Bucarest est la ville qui digère le fantasme oriental de l’occidental Stolz, qui subit l’influence de son amitié avec C. A. Rosetti, à qui il donne même des cours d’anglais pendant un certain temps, ainsi que, probablement, l’influence du cercle d’intellectuels qu’il fréquente à l’époque. C’est le Bucarest enrichi d’une couleur de bazar où l’Est et l’Ouest, l’Orient et l’Occident, les chrétiens et les musulmans, tous se rencontrent, et qui s’attire une image de Far-West sauvage, en extrapolant un Est sauvage de l’Occident européen. Il y a aussi une image d’El Dorado, d’un endroit où l’on peut repartir à zéro, si l’on est prêt à creuser suffisamment pour trouver de l’or, pour ainsi dire. C’est d’ailleurs ce qui pousse ces étrangers à venir dans un Bucarest dépourvu de la stabilité qu’il allait acquérir après 1866. »
Une histoire de famille tragique
En lisant les notes de Stolz et de sa famille, Ioana Pârvulescu y a découvert des fragments d’une existence tragique : « Ces lettres sont de véritables chefs-d’œuvre et le destin de ces gens vous frappe sans vous avertir, comme cela arrive souvent dans la vie. Deux de ces lettres sont effectivement bouleversantes. L’une raconte le moment où l’épouse de Stolz accouchait d’un fils dans un lit tandis qu’une de leurs filles mourait dans un autre lit à côté. Nous pouvons imaginer le contenu d’une telle lettre. Si c’était un film actuel, on le qualifierait de mélodrame montée de toutes pièces et on dirait qu’il ne racontait pas la réalité. Mais cela arrivait souvent à cette époque-là. L’autre lettre, celle de Dora Stolz, est également bouleversante. Elle y raconte les très nombreux mauvais moments de l’année 1843, dont le retour de son époux depuis Istanbul et le vol de ses bagages pendant le voyage. Dans la lettre qui suit, elle raconte que l’homme avait finalement trouvé la mort, et puis tous les coups du sort encaissés pendant la première moitié du XIXe siècle. »
Dans la première moitié du XIXe siècle, Bernhard Stolz et sa famille avaient choisi Bucarest pour y vivre. Ce fut un choix pour un nouveau commencement. (Trad. Ileana Ţăroi)