Le système éducatif roumain sous pression, entre décrochage scolaire et fractures sociales
D’après les dernières données d’Eurostat, la Roumanie enregistre le taux le plus élevé de décrochage scolaire précoce de l’Union européenne. En effet, 16,8 % des jeunes âgés de 18 à 24 ans quittent prématurément le système éducatif sans poursuivre de formation, contre une moyenne européenne de 9,3 %. Autrement dit, près d’un jeune Roumain sur six entre dans l’âge adulte sans qualification suffisante, avec des conséquences directes sur ses perspectives professionnelles et sa stabilité économique future.
Ion Puican, 22.04.2026, 10:30
L’éducation demeure l’un des points les plus vulnérables de la qualité de vie en Roumanie, selon le dernier « Baromètre du bien-être », réalisé par MIR Research à la demande de l’UNSAR, l’Union nationale des sociétés d’assurance et de réassurance de Roumanie, pour la plateforme Alliance pour le bien-être (ABS). Avec une note de 6,85 sur 10, la Roumanie se situe devant la Bulgarie (6,74), mais derrière l’ensemble des autres pays de la région étudiés : la Pologne (8,3), la République tchèque (7,97), la Hongrie (7,38) et la Slovaquie (6,87). Au-delà de ce classement, l’étude met en lumière des difficultés persistantes en matière d’inclusion, de compétences fondamentales et de préparation au marché du travail. Le signal d’alarme le plus fort concerne le décrochage scolaire précoce. D’après les dernières données d’Eurostat, la Roumanie enregistre le taux le plus élevé de l’Union européenne. En effet, 16,8 % des jeunes âgés de 18 à 24 ans quittent prématurément le système éducatif sans poursuivre de formation, contre une moyenne européenne de 9,3 %. Autrement dit, près d’un jeune Roumain sur six entre dans l’âge adulte sans qualification suffisante, avec des conséquences directes sur ses perspectives professionnelles et sa stabilité économique future.
La psychologue Oana Puican estime que les conclusions du rapport dépassent largement la seule question des résultats scolaires :
« D’un point de vue psychologique, les données de l’étude « Baromètre du bien-être », qui mettent en évidence la fragilité du système éducatif en Roumanie, ne se limitent pas à la performance scolaire ou à des indicateurs statistiques. Les résultats nous renseignent sur la manière dont se construit la relation de l’enfant avec lui-même, avec les autres membres de la communauté et, enfin, sur sa relation avec le monde dans lequel il vit. L’éducation est le premier espace social où l’enfant apprend la confiance, le sentiment d’appartenance, la coopération et le sentiment d’avoir sa place dans une communauté. Lorsque l’accès à l’éducation est fragmenté, inégal ou instable, des effets bien au-delà du domaine scolaire apparaissent. Chez l’enfant ou le jeune, la confiance en ses propres ressources diminue, un sentiment d’impuissance s’installe et la capacité à s’adapter à de nouvelles situations se développe plus difficilement. Un enfant qui vit de manière répétée l’expérience du décalage, qu’il s’agisse d’un manque de ressources, de difficultés d’apprentissage ou d’un manque de soutien éducatif, peut intérioriser l’idée qu’il n’est pas assez capable ou que les opportunités ne lui sont pas destinées. »
Les inégalités révélées par le « Baromètre du bien-être » apparaissent également dans le domaine des compétences numériques. En Roumanie, seuls 27,7 % des citoyens disposent de compétences numériques de base, soit près de deux fois moins que la moyenne européenne, supérieure à 55 %. Dans une économie de plus en plus dépendante des technologies, ce retard constitue un obstacle majeur, notamment pour les jeunes et les habitants des zones rurales. À cela s’ajoute une autre faiblesse structurelle : seuls 12 % des Roumains possèdent des compétences financières supérieures à la moyenne. Cette insuffisance se traduit par des difficultés à comprendre les mécanismes liés à l’épargne, au crédit ou à la protection financière. Pour Oana Puican, le décalage entre accès à l’information et capacité réelle à l’utiliser est particulièrement visible chez les jeunes :
« Nous voyons de plus en plus souvent des jeunes qui disposent des informations nécessaires, mais qui n’ont pas suffisamment confiance en leur propre cheminement ou en leur capacité à prendre des décisions. Les jeunes s’adaptent rapidement aux technologies, mais rencontrent des difficultés dans les relations réelles, au quotidien. Des jeunes qui ont du mal à assumer leurs responsabilités ou qui ont une faible tolérance à la frustration. Il y a également un impact relationnel important. Le manque de compétences éducatives et émotionnelles se traduit souvent par une difficulté à établir un dialogue, à négocier les différences ou à entretenir des relations stables. »
Campagnes oubliées, avenir fragilisé
Le rapport met enfin en évidence les profondes disparités entre les zones urbaines et rurales. En Roumanie, près de 42 % des élèves sont scolarisés dans des établissements situés en milieu rural, où l’accès aux ressources éducatives, aux outils numériques et aux enseignants spécialisés demeure nettement plus limité. Les évaluations internationales soulignent régulièrement l’ampleur de l’écart entre les performances des élèves des villes et celles des élèves des campagnes.
Ces inégalités se prolongent ensuite dans l’accès au lycée, à l’université puis au marché du travail. Comme le souligne Oana Puican :
« Si l’on considère le long terme, ces dysfonctionnements dans l’éducation influencent non seulement le parcours professionnel du jeune de demain, mais aussi la manière dont il nouera des relations, communiquera, la confiance qu’il aura pour prendre des décisions importantes ou la facilité avec laquelle il développera son autonomie. Au niveau social, les effets psychologiques se manifestent dans la manière dont les jeunes générations envisagent l’avenir. Lorsque l’éducation n’offre pas suffisamment de prévisibilité, on observe une tendance au repli sur soi, une anxiété face à l’avenir ou une difficulté à s’investir dans des projets à long terme. »
En conclusion, Oana Puican rappelle que les conséquences d’un système éducatif fragilisé dépassent largement le cadre de l’école :
« L’éducation ne produit pas seulement des compétences, mais aussi une structure émotionnelle. L’éducation ne se résume pas à l’accumulation de connaissances, mais consiste aussi à s’exercer à vivre ensemble : nous apprenons à écouter, à attendre, à argumenter, à coopérer. Lorsque les étapes de l’éducation sont affaiblies, c’est toute la société qui en subit les conséquences sous forme de polarisation, de méfiance et de fragilité des liens sociaux. À long terme, l’investissement dans l’éducation est, en réalité, un investissement dans la santé psychologique d’une société. … »
L’éducation ne peut dès lors plus être envisagée comme un simple secteur administratif. Elle constitue une infrastructure essentielle du bien-être collectif. La manière dont un enfant entre à l’école, y progresse et y demeure conditionne non seulement la santé économique des familles, mais aussi la capacité d’une société à se transformer et, à long terme, la résilience de tout un pays