L’Europe accélère, la Roumanie au cœur des tensions minières
Trois projets miniers doivent voir le jour dans l’ouest de la Roumanie, pour un montant total de 615 millions d’euros. Ils concernent l’exploitation du graphite à Baia de Fier, dans le département de Gorj, portée par une entreprise roumaine ; du magnésium à Budureasa, dans le département de Hunedoara, par une société américaine ; et du cuivre à Rovina, également dans le département de Hunedoara, sous l’égide d’une entreprise canadienne
Iulia Hau, 08.04.2026, 13:24
En 2025, la Commission européenne a dévoilé une liste de 47 projets stratégiques de l’Acte sur les matières premières critiques, une initiative destinée à réduire la dépendance du continent aux ressources importées, en particulier en provenance de Chine. Bruxelles ambitionne ainsi de diminuer de 30 % d’ici 2030 les importations de ces minéraux essentiels issus de pays tiers. Dans ce cadre, trois projets doivent voir le jour dans l’ouest de la Roumanie, pour un montant total de 615 millions d’euros. Ils concernent l’exploitation du graphite à Baia de Fier, dans le département de Gorj, portée par une entreprise roumaine ; du magnésium à Budureasa, dans le département de Hunedoara, par une société américaine ; et du cuivre à Rovina, également dans le département de Hunedoara, sous l’égide d’une entreprise canadienne. Le ministre roumain de l’Énergie, Bogdan Ivan, souligne le caractère stratégique de ces ressources, utilisées dans de nombreux secteurs clés : de l’aérospatiale à l’aéronautique, en passant par l’électricité, les équipements médicaux, les batteries pour panneaux solaires ou encore les ordinateurs portables. Ces matières premières entrent également dans la fabrication des technologies de communication — téléphonie mobile, GPS, internet, fibre optique — ainsi que dans les systèmes d’automatisation et les composants électroniques, avec une importance particulière pour l’industrie de la défense.
Le gisement de cuivre de Rovina, considéré comme le deuxième plus important d’Europe et estimé à près de 300 millions d’euros, cristallise toutefois de vives oppositions. Ce projet figure parmi les plus controversés du pays, régulièrement dénoncé par des organisations environnementales. En 2024, plusieurs décisions de justice favorables aux militants ont conduit au blocage partiel des investissements. Les critiques portent notamment sur l’impact socio-écologique pour les communautés locales. D’autres interrogations, soulevées par des associations comme Ecou Rovina București et Declic, concernent la viabilité économique du projet, la faible concentration en minerai de cuivre remettant en cause sa rentabilité.
Roxana Pecea, coordinatrice des campagnes Declic et chercheuse associée au sein de Mining Watch Romania, alerte :
« En ce qui concerne l’exploitation du cuivre en Roumanie, nous avons déjà, à l’heure actuelle, une mine en activité, celle de Roșia Poieni, qui est célèbre ici en Roumanie, car… je pense que beaucoup de gens ont vu les photos de cette horrible carrière qui s’enfonce à des centaines de mètres sous terre, et surtout du bassin de décantation de Geamăna, qui a englouti au fil des ans un village et, plus récemment, une église. Et ces photos ont un impact très fort car elles montrent dans toute son ampleur une mine de cuivre arrivée à maturité et ses effets à long terme, car ce bassin de décantation contient des substances toxiques et restera là pendant des centaines d’années ».
L’experte met également en lumière un enjeu structurel : l’intégration de ces projets dans un marché mondial dérégulé, où les ressources extraites échappent souvent aux pays producteurs.
« Je pense donc que c’est extrêmement important, un sujet dont on n’ose pas vraiment parler, ni au niveau de la Roumanie — par les autorités — ni au niveau de l’Union européenne. Et tout projet concernant les minéraux en Roumanie ou en Europe devra tenir compte du marché libre. Et nous n’avons aucune certitude, absolument aucune, bien au contraire, nous avons un exemple concret qui nous dit tout autre chose : que ces minerais sont destinés à l’acheteur qui offre le plus. Et je pense que c’est dans ce contexte général que la discussion doit s’inscrire ».
Face à ces critiques, les représentants de la société minière mettent en avant les retombées économiques du projet, promettant des emplois durables et un impact environnemental maîtrisé. Ils assurent notamment que l’exploitation de Rovina n’aura pas recours au cyanure et que les terrains seront réhabilités progressivement. Une vision que nuance Roxana Pecea :
« Rovina, en soi, a une longue tradition minière, interrompue depuis au moins 30 à 40 ans. Mais il s’agissait d’exploitation minière souterraine, ce qui signifie qu’à l’heure actuelle, il n’y a pas de pollution historique ni d’autres éléments spécifiques à une zone minière. C’est donc une zone recouverte de pâturages et de forêts. C’est même un réservoir de vie sauvage — un sanctuaire de vie sauvage dans les monts Apuseni. Sa transformation en carrière à ciel ouvert aura des répercussions à très long terme sur l’économie locale, sans parler des problèmes environnementaux qu’elle générerait ».
Des projets stratégiques contestés à travers l’Europe
Au-delà du cas roumain, de nombreux projets miniers jugés essentiels à la transition écologique rencontrent une opposition croissante à travers le continent. Plusieurs analyses spécialisées mettent en évidence une multiplication des résistances locales, des recours juridiques et des campagnes menées par des ONG environnementales.
Ces organisations dénoncent notamment les risques pesant sur les ressources en eau, la biodiversité et les terres agricoles, ainsi que les procédures d’autorisation jugées parfois trop favorables aux industriels. Parmi les exemples emblématiques figurent deux projets de mines de lithium au Portugal, un en République tchèque, un autre en Serbie, ainsi que le projet Sakatti en Finlande, dédié à l’exploitation de nickel, de cuivre et de métaux du groupe du platine. À Rovina, cette fracture se reflète au sein même de la population. Une partie des habitants se déclare prête à céder ses terres pour permettre le développement de la carrière, qui pourrait produire, selon les estimations de l’entreprise, jusqu’à 650 000 tonnes de cuivre et plus de 300 tonnes d’or. D’autres, en revanche, refusent catégoriquement de quitter leurs terres et s’opposent fermement à un projet perçu comme une menace durable pour leur environnement et leur mode de vie.