Les Roumains sont-ils prêts à défendre leur pays ?
La Roumanie est confrontée à un déficit accru de militaires, tant actifs qu’en réserve. Et la réserve de l’armée ne cesse de vieillir, étant composée principalement d’hommes ayant fait leur service militaire avant 2007, année de suspension de celui-ci. Une nouvelle loi sur la préparation à la défense vient d’entrer en vigueur en Roumanie, proposant aux jeunes roumains un stage de 4 mois de formation militaire volontaire. Les Roumains sont-ils prêts à défendre leur pays ? Enquête.
Roxana Vasile, 28.01.2026, 10:19
A la recherche des volontaires pour la défense nationale
À la mi-janvier 2026, président roumain Nicusor Dan promulguait une nouvelle loi portant sur l’instruction de la population en vue de la défense nationale. La première étape de la mise en place de cet acte normatif est prévue pour la période février- mars prochain. Aux termes de la loi, les jeunes âgés de 18 à 35 ans, des jeunes hommes et femme en égale mesure, ayant le domicile en Roumanie, ont la possibilité de se porter volontaires pour faire un stage de formation militaire de base de quatre mois. Ils apprendront à utiliser différents types d’armes, participeront à des cours d’orientation sur le terrain, des cours de décontamination ou encore de premier secours, etc. Pendant les quatre mois du stage, leur hébergement, repas et assistance médicale sont assurés par l’État. À la fin du stage, ils recevront également une indemnité, l’équivalent de trois salaires moyens bruts. Pour les autorités il est essentiel qu’à la fin des quatre mois de formation, les jeunes puissent participer à une sélection pour devenir des militaires professionnels avec un contrat de travail au sein de l’Armée roumaine, ou bien de continuer la formation dans une école du domaine militaire ou bien devenir des réservistes volontaires.
Une loi nécessaire
Pourquoi une telle loi était-elle nécessaire dans une Roumanie ou le stage militaire n’est plus obligatoire depuis presque deux décennies ? C’est le colonel en réserve journaliste et analyste militaire, Ion Petrescu, qui répond à cette question :
« Une armée forte signifie une société libre, au sein de laquelle les citoyens peuvent suivre tranquillement leur parcours professionnel, avoir des revenus assurés et une perspective optimiste pour leur famille. Si vous voulez l’armée, est ce que dans le milieu rural l’on appelle « le chien de garde de chaque paysan intelligent », certes une comparaison un peu forcée, mais nécessaire. Puisqu’il est nécessaire, comme on peut le constater, de garder les frontières des pays qui pourraient tomber en proie à des agressions qui il y a très peu de temps nous semblaient inimaginables. Par conséquent, cette loi promulguée par le président Nicusor Dan est censée renforcer l’organisme militaire national et servir, en même temps l’intérêt national, selon lequel la Roumanie doit rester un pays souverain avec une intégrité territoriale assurée et être, en même temps, capable de garder son statut d’Etat membre de l’OTAN et de l’Union européenne ».
Un déficit énorme à combler
À l’heure où l’on parle, la Roumanie est confrontée à un déficit énorme de militaires actifs, tout comme de réservistes. Plus encore, l’âge de ses militaires en réserve ne fait qu’avancer, étant donné qu’il s’agit de personnes qui ont effectué le stage militaire obligatoire avant 2007, année où ce service obligatoire a été suspendu. Entre-temps, des pays européens comme la Pologne, par exemple, ont eu l’intuition de se doter d’une réserve militaire plus jeune et constamment instruite, malgré le suspension du service militaire obligatoire. Ce n’est pourtant pas le cas de la Roumanie ou la réserve militaire n’a plus compté, et cela depuis 2007. C’est donc ce déficit important que la nouvelle loi est censée combler, dans un contexte des plus difficiles et avec un retard que certains spécialistes n’ont pas hésité de qualifier d’irresponsable.
La suppression du service militaire en 2007, le contexte
Le colonel en réserve Ion Petrescu explique le contexte dans lequel la Roumanie avait décidé, il y a presque une vingtaine d’années, de renoncer au service militaire obligatoire :
« À cette époque-là, les conditions étaient différentes et la tendance générale était d’avoir une situation militaire moins tendue en Europe. La vie a pourtant prouvé que cette tendance démocratique d’Europe Centrale et Occidentale n’a pas été suivie par des mesures similaires en Europe de l’Est, où une super puissance nucléaire, et là je pense à la Fédération de Russie, a continué à regarder vers les Etats voisins de la perspective ancienne, de type soviétique. Or, on ne peut pas rester indifférents, pour la simple et bonne raison que nous vivons en Europe, et que nous souhaitons avoir à nos frontières des voisins qui regardent de manière constructive vers un avenir nécessaire à tous, celui de la coopération internationale. Pour l’instant aux différents coins du monde, l’on assiste à des monologues géopolitiques dont les conséquences sont visibles ».
Les avantages d’une carrière militaire
De l’avis de notre invité, le journaliste militaire et colonel en réserve Ion Petrescu, pour de nombreux jeunes roumains, faire un stage de formation militaire signifiera passer d’une zone d’incertitude à une autre où ils sentiront que leurs et connaissances comptent pour quelque chose. Il nous fournit un exemple :
« A regarder la réalité du champ de bataille et l’on remarquera que l’utilisation des drones est devenue un élément constant, tout comme l’emploi de jeunes qui ont des connaissances en matière d’informatique. On assiste donc à une nouvelle confrontation militaire, une sorte de guerre électronique, si vous voulez. On a donc besoin des personnes entraînées, passionnées par la participation à ce type d’effort dans les dizaines d’unités militaires dédiées à la guerre électronique et à la lutte contre les actions censées créer des états de confusion. On l’a déjà constaté dans d’autres pays, une confusion ne peut être favorable qu’à ceux qui ont l’intention d’envahir des Etats indépendants. Donc, la contribution des jeunes à cet effort national aidera à créer un nouveau cadre au sein duquel leurs connaissances compteront énormément. Cela leur permettra de se sentir utiles non seulement pour la cohésion de leur unité militaire, mais aussi au sein de l’organisme militaire national et implicitement en ce qui concerne la défense de la Roumanie ».
Des avis partagés au sein de la population
Reste à voir, pourtant, combien de jeunes hommes et jeunes femmes, âgés de 18 à 35 ans, se monteront disponibles à s’inscrire à ce programme de formation à la défense nationale. Les sondages d’opinion menés ces dernières années diffèrent énormément les uns des autres et ne nous aident pas à en tirer une conclusion.
Par exemple, conformément au Baromètre de sécurité de la Roumanie réalisé en 2022 par le Laboratoire pour l’Analyse de la guerre et la Communication stratégique aux côtés de l’Académie Roumaine à la question « Qu’est-ce que vous feriez si la Roumanie était attaquée ? » seulement un tiers des personnes interrogées ont répondu qu’elles « participeraient à la défense du pays comme elles le peuvent ». Les Roumains sont tout aussi nombreux à vouloir voir d’abord comment les choses se déroulent avant d’agir, alors que le 3e tiers quitterait le pays où se cacherait pour protéger sa famille. Parmi les personnes qui ont déclaré ne pas avoir l’intention de défendre leur pays, la plupart ne le ferait, car selon eux, c’est le devoir des militaires. D’autres, ont invoqué les obligations de familles ou déclaré ne pas participer à la guerre, puisque : « ce serait juste pour défendre les fortunes des corrompus et des magouilleurs ».
Une année plus tard, en 2023, dans étude réalisée par le centre INSCOP Research, plus de la moitié des personnes interrogées déclaraient vouloir lutter pour leur patrie, près de 20 % préféreraient émigrer et plus de 11 % se cacheraient en attendant que la guerre passe.
Enfin, à en croire le plus récent sondage réalisé à ce sujet par le centre Avangarde et publié en début de cette année même, la moitié des Roumains questionnées estiment que le service militaire obligatoire devrait être réintroduit, alors que l’autre moitié rejette cette idée. Plus encore près de trois quart des Roumains, à savoir 74 % des sujets, sont persuadés que « si la Roumanie était attaqué, elle serait protégée par l’OTAN ».