Les chasses royales
Aux côtés de la cueillette et de la pêche, la chasse a été l'une des activités fondamentales de l'être humain pour se procurer de la nourriture : pour lui-même et pour les autres. Mais la chasse n'a pas été un simple moyen d'obtenir viande, peaux et fourrures. Elle a été aussi rituel magico-religieux, signe d'appartenance sociale à une élite, et prérogative de l'autorité, incarnée par un noble ou un souverain.
Steliu Lambru, 04.05.2026, 10:34
Les quatre rois de Roumanie — Carol Ier, Ferdinand Ier, Carol II et Michel Ier — ont été eux aussi des chasseurs. Ils ont organisé la chasse en tant qu’institution, promulgué des lois, constitué des structures autour de leur personne. La chasse est devenue l’occasion de rencontres diplomatiques et de promotion de causes sociales, un terrain d’exercice du lobbying. Elle a également servi à soutenir et développer la science, avant de devenir, avec le temps, partie intégrante du sport et des loisirs. Par la chasse, les souverains roumains ont placé leur pays sur la carte européenne des modes de leur époque.
Carol Ier, fondateur malgré lui d’une tradition
L’histoire de la monarchie roumaine, de la dynastie de Hohenzollern-Sigmaringen, devenue plus tard la dynastie de Roumanie, commence en 1866, avec l’arrivée du prince Carol à Bucarest. Fondateur de l’ensemble des institutions définissant l’Etat roumain moderne, il s’attela aussi à règlementer la chasse pour la transformer en une véritable institution. L’historien Narcis-Dorin Ion étudie l’histoire de la royauté roumaine depuis plus de deux décennies. Il montre que la personnalité du premier roi roumain se distinguait de celle de ses successeurs dans son rapport à la chasse. Ecoutons-le :
« Tous les rois de Roumanie ont été des chasseurs, à commencer par le premier d’entre eux, Carol Ier, qui fut immédiatement inscrit, dès la première année de son règne, à la première association de chasseurs de Bucarest. Le prince fut rapidement enregistré parmi les boyards, les aristocrates et les hommes d’affaires qui avaient déjà fondé cette association dès 1866. Le roi n’était pas un grand chasseur, et cette activité ne le passionnait pas vraiment. Mais, pour des raisons diplomatiques, de vie à la Cour royale et de visites de têtes couronnées européennes, il lui a fallu se prêter à ce rituel. »
Une institution qui se structure et se codifie au fil des règnes
Sous les souverains suivants, la chasse en Roumanie se développe de manière systématique. Narcis-Dorin Ion :
« Pour les monarques qui suivront au roi Carol Ier, à savoir Ferdinand Ier, Carol II et Michel Ier, l’on peut affirmer clairement, comme en témoignent tous les documents, qu’ils ont été des chasseurs passionnés, et qu’ils ont véritablement développé le domaine de la cynégétique en Roumanie. Cette passion impliquait néanmoins une organisation rigoureuse. Des associations de chasse ont vu le jour, une législation a été élaborée, initiée sous Ferdinand Ier et poursuivie sous Carol II, d’inspiration française. Cette législation a traversé la période communiste et nous en avons hérité jusqu’à nos jours. »
Comme toute activité humaine, la chasse appelle l’apparition d’une infrastructure. Narcis-Dorin Ion :
« De cette nécessité est née l’organisation de grands domaines royaux de chasse. Ils se trouvaient dans la région du Banat — la Casa Verde, la Maison verte de Timișoara, et le domaine de Șarlota —, ainsi que le grand domaine de Gurghiu, dans le Mureș, et la résidence de Lăpușna, également dans le Mureș. Certains domaines avaient été repris à des aristocrates hongrois, après l’union de la Transylvanie au royaume de Roumanie à l’issue de la Grande Guerre, d’autres seront créés de toutes pièces, comme ceux de Gherghița, Periș, Drăgănești et Scroviștea, dans les environs de Bucarest. Ils étaient organisés de manière scientifique, dotés de budgets annuels, et le développement du gibier y était soigneusement suivi. Sur les douze domaines recensés, six ou sept disposaient d’un gibier abondant et étaient organisés en conséquence. »
Une gestion rigoureuse, bouleversée par l’occupation soviétique
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la chasse n’était pas et n’est toujours pas un simple acte d’abattage d’animaux. Narcis-Dorin Ion :
« L’état du gibier était présenté mensuellement. On connaissait avec précision la population animale présente, des aigles aux blaireaux et ainsi de suite. L’on connaissait également combien de meutes de loups, d’ours et de sangliers étaient recensées, quels prédateurs apparaissaient, quels actes de braconnage étaient enregistrés ; tout était rapporté de manière systématique à l’Administration des Chasses Royales. Après 1945, les troupes soviétiques d’occupation ont causé d’importants dégâts dans les Domaines Royaux de Chasse. Ces épisodes et les plaintes qui s’ensuivirent sont consignés dans les documents. À Periș, dans les domaines du Banat, les Soviétiques en retraite ont tout simplement semé la dévastation dans toute la faune. »
Les documents sont essentiels pour l’historien qui cherche à comprendre le passé. Et la reconstitution de la complexité des chasses royales en Roumanie repose sur la lecture des sources. Narcis-Dorin Ion :
« Dans les archives, nous voyons quels fusils les rois utilisaient à la chasse, quelles marques, d’où ils étaient importés, combien de cartouches avaient été tirées, ce qu’il était advenu du gibier, comment il avait été valorisé. Il faut préciser qu’une partie était vendue, une autre réservée à diverses œuvres caritatives et sociales. Les documents d’archives présentent également les menus. Ces chasses se concluaient, bien entendu, par des festins et, compte tenu du rang des invités, on ne mangeait pas n’importe quoi. Nous avons des menus imprimés de ces repas, des listes de boissons consommées, des listes de ce que l’on offrait à manger à ceux qui participaient à la chasse en tant qu’assistants. »
Les chasses royales ont représenté beaucoup pour la Roumanie, mais elles ont pris fin en 1947, année où la monarchie fut chassée par le régime communiste. Les nouvelles élites ouvrières ont certes pratiqué la chasse à leur tour, mais sans en tirer les mêmes bénéfices sociaux.
(Trad Ionut Jugureanu)