Les débuts des relations roumano-ottomanes
Cinq siècles de relations roumano-ottomanes peuvent être caractérisés en termes généraux d'influence civilisationnelle et culturelle, doublée d'un contrôle politique ottoman sur l'espace roumain à des degrés variables.
Steliu Lambru, 21.09.2026, 10:51
Les débuts
Dans un classement des relations les plus anciennes entretenues par les Roumains avec d’autres nations, celles avec les Ottomans occupent la deuxième place — après celles avec les Hongrois, qui remontent à un millénaire. La première principauté roumaine à entrer en contact avec les Ottomans fut la Valachie, à partir du dernier quart du XIVe siècle. La Moldavie suivit à partir de la seconde moitié du XVe siècle, et la Transylvanie fut la troisième, à partir du premier quart du XVIe siècle. Cinq siècles de relations roumano-ottomanes peuvent être caractérisés en termes généraux d’influence civilisationnelle et culturelle, doublée d’un contrôle politique ottoman sur l’espace roumain à des degrés variables. La période où l’influence ottomane fut la plus intense correspond aux XVIIe et XVIIIe siècles. Parmi les trois principautés roumaines, la Transylvanie fut la première à sortir de la tutelle ottomane à la fin du XVIIe siècle, après environ 170 ans de contrôle ottoman. La Moldavie et la Valachie, réunies en 1859 sous le nom de Roumanie, accédèrent à l’indépendance vis-à-vis de l’Empire ottoman en 1878 — date à partir de laquelle commence la nouvelle période des relations bilatérales, entre deux Etats souverains.
Il existe aujourd’hui à travers le monde entre 130 et 150 millions de documents ottomans. Les Archives Nationales de Roumanie en détiennent 120.000, pour la plupart en microfilms et photocopies. C’est auprès de l’un des historiens roumains les plus prolifiques spécialistes de l’histoire ottomane, le professeur Tasin Gemil, que nous avons appris comment ont débuté les relations roumano-ottomanes. Gemil a tenu à préciser que la terminologie utilisée aujourd’hui par les historiens et le grand public pour désigner l’État ottoman appelle quelques clarifications :
« Nous avons été habitués à dire la Porte ottomane ou l’Empire ottoman. Ce sont des emprunts au français, en premier lieu La Sublime Porte. Mais la Porte ottomane n’est pas le bon terme, c’est un exonyme, comme l’Empire ottoman. Dans les documents officiels de la Porte ottomane apparaît le titre Devlet-i Aliyye-i ou Devlet-i Aliyye-i Osmaniye, c’est-à-dire le Grand ou l’Auguste État — ou le Grand ou l’Auguste État Ottoman. Nulle part n’apparaît l’Empire ottoman. On trouve le titre de Porte ou de Seuil. D’autres titres apparaissent également dans les documents — par exemple le Lieu Glorieux pour la résidence ou le palais du sultan. On trouve aussi l’Auguste Seuil, le Seuil de la Félicité, la Haute Porte, le Haut Seuil, le Lieu de la Félicité. Ce sont des métaphores et des épithètes utilisées dans les documents pour désigner le lieu dont émanait ce document, non pas le nom officiel, mais simplement des métaphores. Et les Occidentaux ont pris ces métaphores pour des noms officiels. Le nom officiel de l’État ottoman était donc Devlet-i Aliyye-i Osmaniye, c’est-à-dire le Grand ou l’Auguste État Ottoman. »
D’Osman à Mircea l’Ancien : les premières confrontations
À la fin du XIIIe siècle, Osman, dirigeant de la Bithynie, un État d’Asie Mineure situé aux abords de Constantinople, passa à l’offensive contre les autres chefs et étendit son territoire à toute l’Anatolie. C’est lui qui donnera son nom aux Turcs qui conquirent plus tard la capitale de l’Empire byzantin et formèrent l’empire s’étendant sur trois continents. Après moins d’un siècle au cours duquel ils vainquirent les nations chrétiennes des Balkans — Grecs, Bulgares, Serbes et Albanais —, les Ottomans tournèrent leur attention vers le nord du Danube, où ils entrèrent en contact avec les Roumains. Tasin Gemil :
« Les relations entre Roumains et Ottomans sont plus anciennes que celles qui furent établies officiellement. Elles ont commencé au milieu du XIVe siècle, avec la pénétration ottomane dans les Balkans. Vlaicu-vodă fut le premier souverain à envoyer ses armées combattre les nouveaux conquérants dans les Balkans — mais il ne s’agissait pas encore de relations directes. Les relations directes commencent avec Mircea l’Ancien et Bayezid dit la Foudre. En 1595, après la bataille dite de Rovine — dont nous ignorons le lieu exact et l’issue —, Mircea dut quitter le trône. Bayezid y installa son frère, Vlad Ier, appelé à tort dans l’historiographie roumaine l’Usurpateur. Il n’était pas usurpateur du tout — il était de sang princier et avait tous les droits au trône. »
Les premiers traités de vassalité : naissance d’un demi-millénaire de relations
Les relations roumano-ottomanes reçurent une base juridique à travers des traités de vassalité, comme le voulait la pratique médiévale. Sur le premier traité de 1395, les informations sont rares. Tasin Gemil indique que nous n’en avons connaissance que par des notes ultérieures :
« Nous avons en revanche des informations sur un traité conclu par Mircea en 1417. Un sultan, Mehmet Ier, s’avança jusqu’en Dobroudja et envoya de là ses armées. Ses représentants remirent vraisemblablement à Mircea un tel traité. Nous en avons l’écho dans la chronique du XVe siècle d’Idris Bitlisi, qui affirme que le traité avait été renouvelé — ce qui signifie que celui de 1395 avait été reconduit par Mircea. Ainsi, en 1417, le traité fut renouvelé : un ahidnâme — traité de vassalité — fut émis, et nous sommes plus certains de cet épisode. Nous avons également l’information que deux fils de Mircea restèrent en otages à la Cour du sultan, et qu’il s’engageait à verser un tribut de 3.000 ducats d’or. »
C’est ainsi que débutait l’histoire d’un demi-millénaire de relations roumano-ottomanes, au cours duquel se formeraient des mentalités et des coutumes désignées génériquement comme « orientales ». Et la modernisation du XIXe siècle ferait de l’orientalisme son adversaire irréconciliable. (Trad Ionut Jugureanu)