Les chiens ne sont pas des marchandises
Dans certains refuges privés pour chiens en Roumanie, l'euthanasie des animaux est devenue une affaire rentable, financée par des deniers publics.
Roxana Vasile, 04.03.2026, 12:30
En Roumanie, il y a des refuges publics pour les chiens errants et d’autres privés. Ces derniers peuvent être détenus soit par des ONG qui s’efforcent d’offrir aux animaux les meilleures conditions de vie possibles soit par des personnes qui les créent et concluent ensuite des contrats avec les autorités locales pour la gestion des animaux errants.
En février, des journalistes ont publié une enquête qui a provoqué un scandale national autour du traitement réservé aux animaux. L’enquête dévoile les agissements d’un refuge privé de la commune de Suraia, dans le département de Vrancea. Ce refuge privé avait conclu plus de 100 contrats avec des communes de tout le pays pour ramasser les chiens dans les rues. Une fois arrivés au refuge, de nombreux chiens étaient euthanasiés afin de faire de la place pour de nouveaux arrivants. En tout 80 % des chiens capturés ont été euthanasiés. Des caméras cachées ont filmé le propriétaire du refuge en train d’euthanasier de manière barbare ces chiens errants, y compris des chiens en bonne santé. Les images montrent que les chiens étaient frappés, traînés au sol avant d’être piqués puis jetés dans un coin où ils agonisaient. Les autorités avaient déjà reçu des plaintes concernant ce refuge, mais leur réaction avait été minime : des contrôles avaient été effectués, mais sans sanctions sérieuses, et l’activité avait continué. Cette fois-ci, après la publication dans la presse d’images d’une grande violence, l’activité du refuge a été temporairement suspendue. Tous les chiens retrouvés vivants ont été relogés grâce à des ONG et des poursuites pénales ont été engagées. Le propriétaire – vétérinaire de profession ! – a été placé sous contrôle judiciaire.
C’est grâce à Emma Stratulat, également vétérinaire et fondatrice de l’association Save Our Paws, que les images des atrocités commises à Suraia ont été portées à la connaissance du grand public.
« Nous entamons notre combat le plus difficile et le plus important à ce jour, un combat contre un système qui, pendant des années, a blessé, tué et exploité des animaux. Nous parlons d’entreprises privées qui gèrent les chiens errants. Nous ne pouvons plus nous taire, nous ne pouvons plus détourner le regard. Nous avons des indices, nous avons des données, nous avons des preuves qui soulèvent de sérieuses questions sur la manière dont les fonds publics sont utilisés et sur ce qui arrive à ces animaux. Et oui, nous entamons la lutte pour la vérité, pour la transparence, car chaque vie compte. »
Les marchés publics de l’euthanasie
Alerté par l’affaire Suraia, le média d’investigation Snoop.ro a mené une enquête qui révèle que, pour certains refuges privés en Roumanie, l’euthanasie des chiens est devenue une activité lucrative et à grande échelle. Selon l’enquête, au cours des trois dernières années, plus de 64 000 chiens auraient été euthanasiés illégalement, dont la moitié – soit environ 30 par jour – dans seulement quatre refuges du pays. Ces quatre refuges auraient encaissé 9 millions d’euros provenant des mairies, notamment grâce à des réseaux basés sur l’amitié ou la parenté entre les exploitants de refuges, les maires et les autorités locales en charge des questions vétérinaires. La présidente de la Fédération nationale pour la protection des animaux, Carmen Arsene, confirme les informations parues dans la presse.
« En 25 ans, 2,7 millions de chiens ont été capturés sur le territoire roumain, dont 1,3 million ont été euthanasiés ou sont morts dans des refuges. Et tout cela a coûté 1 milliard d’euros aux contribuables. Il s’agit d’une statistique que nous avons réalisée en collaboration avec l’organisation allemande Peta. Nous l’avons réalisée sur la base d’informations que nous avons collectées pendant un an auprès d’institutions publiques. »
Une mobilisation de la société pour les droits des animaux
Immédiatement après le déclenchement du scandale de Suraia, une manifestation a été organisée à Bucarest contre un système qui condamne les chiens errants à la souffrance et à une mort atroce en échange de sommes considérables provenant des deniers publics. Des célébrités du monde artistique ont également soutenu la manifestation. Citons ici les actrices Oana Pellea et Carmen Tănase ou la chanteuse Monica Anghel. La voix tremblante d’émotion, cette dernière a déclaré
« Vous savez tous que j’aime les animaux. C’est ainsi que j’ai été élevée, c’est ce que ma famille m’a transmis et je souhaite de tout mon cœur que nous, tous les êtres humains, nous soyons conscients que chaque vie compte. Je suis extrêmement en colère contre tout ce qui s’est passé à Suraia. Je souhaite que nous vivions dans un monde meilleur, équilibré, et que nous ne fassions plus de mal à aucune forme de vie. Il est très important d’élever nos enfants dans l’amour de la vie, quelle que soit la forme de vie. Je suis totalement contre ces atrocités qui ont été commises envers tous les êtres vivants de cet endroit, c’est inimaginable et il est temps que nous prenions tous position. »
Adoptée en 2013, la loi qui régit actuellement la gestion des chiens errants n’impose pas explicitement leur euthanasie, mais l’autorise si ceux-ci ne sont pas adoptés ou réclamés dans les 14 jours suivant leur arrivée dans un refuge. Or, cette disposition a transformé l’euthanasie, qui était une solution de dernier recours, en un outil fréquemment utilisé, bien qu’inefficace, pour lutter contre le nombre élevé de chiens errants. Dans certains cas, affirment les journalistes de Snoop.ro, le système de financement lui-même encouragerait l’euthanasie : le paiement des services est basé sur le nombre d’animaux pris en charge, et les maintenir en vie coûte plus cher que de les tuer.
Les défenseurs des animaux demandent la fermeture de tous les refuges où ils sont maltraités. Deux projets de loi visant à modifier le cadre juridique actuel ont également été déposés au Parlement. L’un dispose que les animaux ne sont pas des objets, mais des êtres dotés de droits et de libertés. L’autre dispose que l’euthanasie de masse doit cesser au profit de la stérilisation, une alternative beaucoup plus efficace et moins coûteuse pouvant être appliquée en masse sur des chiens avec et sans propriétaire, accompagnée de pose de puces électroniques et de sanctions en cas d’abandon.
La loi actuelle, selon la célèbre association Kola Kariola, appliquée sans discernement, ne résout rien, le système étant conçu pour gérer le flux et non pour enrayer la source. Et le député libéral Andrei Baciu, lui aussi défenseur de la cause des chiens errants, estime que nous sommes confrontés à un problème d’intérêt national qui affecte l’image du pays et les valeurs humaines auxquelles croient ses habitants. Une société qui tolère la cruauté devient complice, tandis qu’une société qui réagit devient plus forte, affirme le parlementaire.