La famille Ceaușescu
La famille Ceausescu a marqué une grande partie de l’histoire de la Roumanie dans la seconde moitié du XXe siècle. Nicolae était le leader absolu du pays de 1965 à 1989. Mais d’autres noms n’avaient pas moins d’influence sur les gens et les décisions, en commençant par sa femme Elena, en continuant avec les enfants et en terminant avec les frères, sœurs et petits-enfants
Steliu Lambru, 16.03.2026, 10:02
Dans l’histoire de la Roumanie, il y a eu des familles auxquelles l’existence même du pays doit beaucoup. Ce fut le cas des familles Brătianu, Cantacuzino, Golescu, Ghica, Lahovary et de bien d’autres encore. Mais il existe aussi l’exemple d’une famille au rôle néfaste. Ce fut le cas de la famille Ceaușescu.
Il faut dire dans le contexte que le régime communiste a été marqué par un niveau extrêmement élevé de corruption et de népotisme, et ce à tous les niveaux. Aussi, une fois parvenu à la plus haute position dans le parti et dans l’État, en 1965, Nicolae Ceaușescu a entendu assurer la stabilité de son pouvoir personnel grâce à des collaborateurs loyaux, mais aussi et surtout grâce à la fidélité de sa famille et de ses proches. Son épouse, Elena, leurs trois enfants, Valentin, Zoe et Nicu, ses frères et sœurs, Niculina, Marin, Maria, Florea, Andruță, Ilie, Elena et Ion ont progressivement grimpé les échelons du pouvoir et occupé diverses positions privilégiées dans la hiérarchie de l’État, avec des degrés variables d’implication et de visibilité.
D’origine modeste, les membres de la famille Ceaușescu ont largement profité de l’occasion qui leur était offerte d’accéder à un statut privilégié d’autant qu’inespéré. Parmi tous les membres de la famille, Elena Ceaușescu, l’épouse du dictateur, fut sans conteste la plus influente.
Des souvenirs en demi-teinte
Maxim Berghianu ancien haut dignitaire communiste, responsable de projets de développement économique, s’épanchait, en 2002, au micro du Centre d’Histoire Orale de la Radiodiffusion roumaine, sur la l’influence politique des membres de la famille Ceausescu. Ecoutons-le :
« Je ne crois pas qu’ils soient parvenus, a l’exception de sa femme, à influencer ses décisions, du moins à ma connaissance. Je ne les ai pas connus personnellement, je connaissais de vue Florea Ceaușescu, frère de Nicolae, journaliste de profession, un homme modeste, discret, quelqu’un qui restait à sa place. Elena Ceausescu ne voyait pas les frères de son mari d’un bon œil. Elle acceptait davantage Nelu, le plus jeune, qui était un homme de caractère, un homme de grand caractère. J’ai travaillé avec lui au ministère de l’Agriculture et c’était quelqu’un de très bien élevé, un homme gentil, peut-être comme l’aurait été Ceaușescu lui-même s’il n’avait pas eu à ses côtés une telle femme qui le poussait sans cesse vers les ténèbres, vers la pire version de son caractère. Mais ce Nelu était un garçon calme et modeste, il aidait tout le monde, j’ai vraiment apprécié travailler avec lui. Il était aussi respectueux et correct. »
La famille Ceaușescu a donné à l’historiographie roumaine le général Ilie Ceaușescu, frère de Nicolae, qui dirigeait un institut de recherches historiques et d’études militaires. L’institut dirigé par Ilie Ceaușescu, ainsi que l’Institut d’Histoire du Parti communiste roumain, c’étaient les deux instances qui donnaient le ton dans la recherche historique en Roumanie. Les directives idéologiques, les projets éditoriaux et les plans de recherche valables pour tous les historiens du pays venaient du collectif formé autour d’Ilie Ceaușescu.
Maxim Berghianu se souvenait du frère historien de Nicolae, tout comme de Marin, le frère aîné et celui qui avait la plus grande ancienneté dans les rangs du parti, qui finira par se suicider dans les locaux de l’ambassade de Roumanie à Vienne pendant les journées de la Révolution de décembre 1989 :
« Il y avait aussi Ilie, militaire, que je n’ai pas connu, mais je sais qu’il avait des préoccupations historiques et qu’il restait plutôt discret. Bien sûr, tous étaient docteurs en sciences, toute la famille. L’autre frère, Nicolae, je ne l’ai pas connu non plus. Ni Marin, qui est mort dans des circonstances jamais élucidées. Je crois qu’il a dû être liquidé parce qu’il en savait trop sur certains comptes. »
L’héritier désigné
Deux des trois enfants du couple Nicolae et Elena Ceaușescu, le fils aîné Valentin et leur fille Zoe, ont été discrets dans leurs apparitions publiques. La discrétion ne caractérisait pourtant pas leur troisième enfant, Nicu, qui était le leader du cercle formé autour de lui par les enfants de la nomenklatura. Les rumeurs qui circulaient avant 1989 le dépeignaient comme un fêtard. Paradoxalement, il a néanmoins reçu des fonctions politiques et semblait destiné à succéder à son père.
Valentin Ceaușescu, l’aîné, physicien de formation, développa une véritable passion pour l’équipe de football Steaua Bucarest, qu’il dirigea jusqu’à la victoire en Coupe des clubs champions européens en 1986.
Zoe Ceaușescu, mathématicienne, fut encore plus discrète, travaillant à l’Institut de Mathématiques de l’Académie roumaine.
Maxim Berghianu :
« Lorsque Ion Mihai Pacepa, ancien général de Securitate qui a fait défection à l’Ouest a publié ses mémoires, « Horizons rouges », il y est question d’un homme qui aurait eu une liaison avec Zoe et avec qui elle a disparu pendant quelques jours. Elle travaillait à l’Institut de mathématiques, une fille intelligente et une excellente mathématicienne. Je ne sais rien de sa vie privée, cela ne m’intéressait pas et ne m’intéresse toujours pas, mais je sais qu’elle était une très bonne spécialiste et qu’elle travaillait à l’institut par mérite. Je ne sais pas non plus où elle est partie avec ce garçon, quelque part dans un chalet, et les agents de la Securitate ne la trouvaient plus. À propos de cet ingénieur, qui s’appelait Mihai, Pacepa écrit que madame Ceaușescu l’a convoqué et lui a dit : « Voilà. Cet ingénieur Mihai, dans un mois, tu l’envoies à Conakry, dans la Guinée de Sékou Touré. Tu sais que là-bas, l’ambassadeur nous a raconté qu’il existe une maladie transmise par une mouche qui te pique et, en deux jours, ta tête enfle comme une pastèque et tu meurs. C’est là que tu l’enverras ! » C’est ce que Pacepa nous raconte dans ses mémoires. Vous voyez un peu l’atmosphère qui y régnait. »
La famille Ceaușescu a alimenté l’imagination des Roumains et beaucoup de choses ont été dites à son sujet. Ce fut une famille propulsée sous les projecteurs uniquement grâce à un régime fondé sur la répression et le clientélisme, a l’image de ce qu’était devenu le régime communisme dans ses dernières années.
(Trad. Ionut Jugureanu)