Communion chrétienne et survie en prison à l’époque stalinienne
En 1948, après l’instauration du régime communiste, l’Église gréco-catholique sera dissoute et interdite d’exercer son sacerdoce par le nouveau pouvoir, soucieux de couper les liens des Roumains avec le Vatican et plus largement avec le monde occidental. De nombreux responsables politiques et prélats gréco-catholiques seront alors jetés en prison. C’est là qu’ils rencontrent des confrères orthodoxes et des représentants d’autres Églises victimes de la répression communiste, donnant naissance à une véritable solidarité trans-confessionnelle. Témoignage.
Steliu Lambru, 09.02.2026, 10:34
La naissance de l’Église roumaine unie à Rome
L’Église roumaine unie à Rome ou Église gréco-catholique voit le jour à la fin du XVIIᵉ siècle et au début du XVIIIᵉ siècle, dans le contexte de l’action de l’Autriche visant à contrer le prosélytisme de la Réforme. En échange de leur reconnaissance, les nouveaux fidèles obtiennent des droits politiques, éducatifs et confessionnels.
C’est ainsi que dans les territoires habités par les Roumains de l’empire d’Autriche-Hongrie, l’Église gréco-catholique jouera un rôle essentiel dans la formation de la conscience nationale et donnera naissance à une élite intellectuelle et politique de premier plan.
l’Église gréco-catholique est dissoute sous le communisme
En 1948, après l’instauration du régime communiste, l’Église gréco-catholique sera dissoute et interdite d’exercer son sacerdoce par le nouveau pouvoir, soucieux de couper les liens des Roumains avec le Vatican et plus largement avec le monde occidental. De nombreux responsables politiques et prélats gréco-catholiques seront alors jetés en prison. C’est là qu’ils rencontrent des confrères orthodoxes et des représentants d’autres Églises victimes de la répression communiste, donnant naissance à une véritable solidarité trans-confessionnelle. Aussi et en dépit des persécutions, l’élite gréco-catholique continue de tenir tête au régime et de préserver sa foi.
Des souvenirs de la prison communiste
Le prêtre gréco-catholique Nicolae Lupea, ancien détenu politique des geôles communistes, racontait en 2001, au Centre d’histoire orale de la Radiodiffusion roumaine, comment les prêtres parvenaient à célébrer l’office religieux en prison même, en faisant un pied de nez non seulement à leurs geôliers, mais à l’ensemble du système répressif du Goulag roumain.
Nicolae Lupea : « Le dimanche surtout, la sainte liturgie était célébrée par les prêtres détenus. L’on utilisait du vin, que les détenus obtenaient de civils travaillant avec nous. Et pour le pain, l’on utilisait celui que nous donnait l’administration pénitentiaire, du pain noir. »
Le cas du critique littéraire Nicolae Steinhardt, un épisode singulier
Dans l’histoire des intellectuels qui se sont confrontés au régime communisme, un épisode tout à fait singulier est celui du critique littéraire Nicolae Steinhardt. Juif de naissance, il est emprisonné pour ses liens supposés avec un groupe d’intellectuels anticommunistes. Et c’est dans cet univers inhumain qu’il décide de se convertir au christianisme.
Nicolae Lupea se souvient :« J’ai été collègue de cellule pendant un certain temps avec lui, avec Nicolae Steinhardt. J’ai aussi partagé la cellule avec Alexandru Paleologu, tout comme avec le docteur Al-George et d’autres personnalités dans une cellule de la prison de Jilava. Il y avait là un prêtre, un peu plus jeune que moi, qui s’appelait Mina Dobzeu, un moine originaire de Bessarabie, condamné à sept ans de prison. Steinhardt était juif, il avait autour de soixante ans, d’après ce que je voyais : il était grisonnant et chauve. À un moment donné, il a pris contact avec le prêtre orthodoxe, mais aussi avec moi, et m’a dit qu’il souhaitait se faire baptiser. »
Steinhardt prend ainsi la décision qu’il considère comme la plus importante de sa vie sous l’influence de ses compères de prison.
Nicolae Lupea : « Le matin du jour de son baptême, il est venu vers moi, dès notre réveil, et m’a dit qu’il n’était pas d’accord avec l’action menée contre l’Église gréco-catholique, ni avec la collaboration de l’Église orthodoxe avec la Securitate, la police politique du régime communiste, dans l’interdiction de notre Église. Mais il tenait à être baptisé par le père Mina, parce qu’il était orthodoxe, et parce qu’Alecu, Alexandru Paleologu, orthodoxe lui aussi, était son ami. Il voulait être baptisé selon le rite orthodoxe, parce que, bon gré mal gré, l’Église orthodoxe n’était pas interdite. « Si je cherchais à pratiquer la foi gréco-catholique, je devrais venir avec vous ici, faire partie d’un culte interdit. » Et je lui ai répondu : « Très bien, monsieur Steinhardt. » »
Mais la communion entre les détenus dépasse les différences confessionnelles. Et le baptême de Nicolae Steinhardt le montrera à profusion.
Nicolae Lupea : « Il est alors allé informer le prêtre orthodoxe Mina Dobzeu de la discussion que nous avions eue. Dobzeu est venu me voir, nous avons pris ensemble un verre d’eau et nous l’avons bénie tous les deux. Chacun a récité une formule qu’il connaissait par cœur, tirée des offices que nous avions célébrés auparavant lors de la bénédiction de l’eau. Nous les connaissions par cœur, parce que nous n’avions pas les livres saints avec nous. Je me souviens que j’ai utilisé deux formules. J’ai dit : « Toi donc, Maître ami des hommes, viens par la venue de ton Saint-Esprit et sanctifie cette eau. Donne-lui le don de la rédemption et la bénédiction du Jourdain, afin qu’elle soit pour ton serviteur Nicolae une source de pardon des péchés, de guérison de l’âme et du corps. » Puis une autre formule, en traçant le signe de la croix dans l’eau avec les doigts, en recitant cette formule : « Que toutes les puissances adverses soient brisées sous le signe de l’image de ta croix. »
Une telle cérémonie devait bien évidemment demeurer secrète.
Nicolae Lupea : « Nous nous sommes alors demandé comment nous allons procéder pour le baptiser. La cellule de transition était surpeuplée. Nous avons décidé que Steinhardt resterait dans la cellule et ne sortirait pas le matin pour la promenade habituelle. L’on nous faisait sortir pour apporter de l’eau avec un grand seau et pour évacuer les déchets de la nuit vers les toilettes de la cour. Nous avons convenu que le père Mina et moi sortirions les premiers, et que Steinhardt s’approchera ensuite du verre rempli d’eau bénie. Je me serais placé derrière lui pour le masquer, afin que les autres ne le voient pas. Il est venu rapidement, le père Mina a pris le verre et a versé trois fois quelques gouttes d’eau sur lui, et il l’a baptisé. »
Le baptême de Nicolae Steinhardt en prison, célébré par un prêtre gréco-catholique et par un prêtre orthodoxe, demeure un témoignage de foi et de souffrance partagées. Tout comme de la puissance de la foi, de la solidarité et, tout court, de ce que peut être l’humanité. (Trad. Ionut Jugureanu)