Hausse du nombre de travailleurs étrangers et virage réglementaire pour encadrer le marché du travail
Le nombre de nouveaux travailleurs admis sur le marché roumain est passé d’environ 5 500 en 2015 et 2016 à près de 100 000 par an entre 2022 et 2025. Pour 2026, les autorités ont fixé un plafond de 90 000 entrées, signe d’une volonté de mieux maîtriser ces flux
Roxana Vasile, 06.05.2026, 10:00
En l’espace d’une décennie, la Roumanie a profondément transformé son recours à la main-d’œuvre étrangère. Le nombre de nouveaux travailleurs admis sur le marché roumain est passé d’environ 5 500 en 2015 et 2016 à près de 100 000 par an entre 2022 et 2025. Pour 2026, les autorités ont fixé un plafond de 90 000 entrées, signe d’une volonté de mieux maîtriser ces flux. Cette évolution s’inscrit dans un contexte marqué par des dérives persistantes. Par le passé, de nombreux travailleurs issus de « pays tiers » quittaient rapidement la Roumanie pour rejoindre d’autres États, notamment en Europe occidentale. Ces mouvements secondaires ont engendré des coûts significatifs pour l’État roumain, en particulier en matière de rapatriement, tout en compliquant les ambitions d’intégration à l’espace Schengen.
Face à ces enjeux, le gouvernement de Bucarest a adopté une ordonnance d’urgence visant à encadrer plus strictement l’accès des travailleurs étrangers au marché du travail, tout en luttant contre l’immigration irrégulière. Le texte introduit également des garanties renforcées pour les travailleurs, certains ayant été confrontés à des pratiques abusives : commissions illégales, salaires impayés ou pressions diverses. Parmi les mesures phares figure l’instauration d’une garantie financière obligatoire pour les agences de placement : 75 000 euros pour 250 travailleurs recrutés. Un dispositif destiné à responsabiliser les intermédiaires et à prévenir les abus. Comme l’a détaillé la porte-parole du gouvernement, Ioana Dogioiu :
« Un mécanisme de garantie obligatoire sera mis en place, destiné à anticiper les risques. Il couvrira les frais de rapatriement, apportera un soutien aux travailleurs en difficulté et assurera le règlement des sanctions infligées aux agences ne respectant pas leurs obligations. Par ailleurs, l’harmonisation des contrats et l’introduction du principe selon lequel l’employeur assume les coûts interdisent désormais toute facturation de commissions, frais ou dépôts aux travailleurs. Cette réforme aligne la Roumanie sur les standards de l’OCDE. »
Dans le même esprit de transparence, une plateforme nationale unique, workinromania.gov.ro, sera lancée afin de centraliser et numériser la gestion des recrutements. Elle s’accompagnera d’une liste officielle des métiers en tension, actualisée tous les deux ans sur la base de données institutionnelles et en concertation avec les partenaires sociaux. Les employeurs devront obligatoirement s’y enregistrer, une mesure visant à limiter les abus et la concurrence déloyale. Ioana Dogioiu souligne également l’impact de ce dispositif pour les travailleurs locaux :
« Ce mécanisme constitue aussi un atout pour les citoyens roumains, car il conditionne explicitement le recours à la main-d’œuvre étrangère aux besoins réels de l’économie et à la protection de l’emploi. En dehors de certains secteurs hautement qualifiés, les recrutements ne seront autorisés que pour les métiers identifiés comme déficitaires. Le principe est clair : les postes doivent être proposés en priorité aux travailleurs disponibles sur le marché national, et le recours à des salariés étrangers doit rester encadré et justifié. »
Soutenir l’emploi local face à la concurrence internationale
En parallèle de cette réforme, le gouvernement roumain a adopté une autre mesure structurante visant à stimuler l’emploi des jeunes. Une prime de stabilité a été instaurée pour les primo-accédants à l’emploi en contrat à durée indéterminée : jusqu’à 27 000 lei (environ 5 400 euros) versés sur deux ans, à condition de conserver son poste. Le dispositif prévoit une allocation mensuelle de 1 000 lei la première année, puis de 1 250 lei la seconde, non imposables, avec obligation de remboursement en cas de fraude. Selon l’ancien ministre du Travail, Florin Manole, cette initiative s’inscrit dans une dynamique européenne plus large, soutenue par un financement de près de 170 millions d’euros et destinée à accompagner plus de 28 000 jeunes. Il précise :
« L’aide accordée est assortie d’une exigence : à l’issue des 24 mois de subvention, l’employeur doit maintenir le salarié pendant au moins 12 mois supplémentaires en contrat à durée indéterminée. Cela permet aux jeunes diplômés, souvent confrontés à la question récurrente de leur manque d’expérience, d’acquérir au moins trois années d’activité professionnelle et de développer de véritables compétences. »
Ce programme s’inscrit dans un ensemble plus vaste de politiques publiques ciblant également les publics éloignés de l’emploi, comme les chômeurs de longue durée, les personnes marginalisées ou habitants des zones rurales. Toutefois, une tension persiste sur le marché du travail. Certains observateurs notent que de nombreux employeurs privilégient encore le recrutement de travailleurs venus d’Asie, jugés plus flexibles et moins coûteux, au détriment de la main-d’œuvre locale. Une situation que Florin Manole décrit avec nuance :
« La réalité est complexe. Une part importante de notre main-d’œuvre continue de travailler à l’étranger. Par ailleurs, les travailleurs originaires d’Asie du Sud-Est acceptent souvent des conditions de vie très modestes, vivant à plusieurs dans un même logement, tandis que leurs familles restent dans des pays où le coût de la vie est bien inférieur. Il arrive aussi , même s’il ne faut pas généraliser, que leurs droits ne soient pas pleinement respectés en Roumanie : certaines clauses contractuelles ne sont pas appliquées, et l’Inspection du travail a régulièrement sanctionné ces dérives. Cette situation alimente l’idée qu’ils constituent une main-d’œuvre plus vulnérable. »
Dans ce contexte, les autorités roumaines réaffirment un principe central : toute personne travaillant légalement et contribuant au système fiscal doit être traitée avec dignité, indépendamment de sa nationalité. Si la priorité reste donnée aux travailleurs roumains, l’égalité de traitement et le respect des droits des étrangers s’imposent comme des exigences fondamentales dans un marché du travail en pleine mutation.