Le Palais Dacia-România
Après avoir servi jadis de sièges à différentes institutions financières, le Palais Dacia- România accueilliera prochainement la pinacothèque de Bucarest
Steliu Lambru, 24.05.2026, 10:24
Madame, Monsieur, aujourd’hui, nous vous proposons de flâner dans les petites rues pavées du centre historique de Bucarest. Limité au nord par le boulevard Regina Elisabeta, la Reine Elisabeth, au sud par les rues des Halles et du quai de l’Indépendance, à l’est par le boulevard I.C.Bratianu et à l’ouest par l’Avenue de la Victoire, ce périmètre est le noyau autour duquel la capitale roumaine s’est formée. C’est ici, dans cet endroit que les Bucarestois appellent par le nom de la principale ruelle qui le traverse, à savoir Lipscani, que se trouvent les édifices les plus représentatifs du système financier et bancaire de la Roumanie moderne, du XIXème siècle. Impossible de se promener dans les petites ruelles piétonnes, bordées de cafés, de boutiques et de bistrots, sans admirer les beaux palais rappelant l’époque où la capitale roumaine était surnommée le petit Paris. Et je pense notamment au Palais abritant la Banque Marmorosch Blank, à celui ayant servi de siège à la Banque Chrissoveloni, au palais de l’ancienne Bourse de Valeurs de la ville et au palais de la Banque nationale de Roumanie. C’est justement en face de celle-ci que se dresse le Palais dont on parlera aujourd’hui. Dacia-Româna, ancienne résidence de l’une des institutions financières et bancaires les plus importantes du pays.
Le palais Dacia, construit à la place d’une ancienne auberge
L’historien Adrian Majuru, à la tête du Musée de la municipalité de Bucarest, nous accompagnera aujourd’hui dans les locaux d’un des plus beaux édifices de la capitale historique.
« Nous sommes au XVIème siècle quand un Valaque, de son nom Ghiorman, a fait construire dans cet endroit une église. Même s’il n’était pas d’origine grecque, il parlait bien cette langue, qui à l’époque était celle du commerce. Voilà pourquoi, au moment où une auberge apparaît autour de l’église, on décide de l’appeler l’Auberge des Grecs. D’ailleurs, de nos jours, suite aux travaux en cours de déroulement dans cette partie ancienne de la ville, on a découvert son empreinte. Cette mise en place a résisté pratiquement tout le Moyen Age jusqu’au tremblement de terre de 1838 quand l’église s’est effondrée et l’auberge aussi. Elles seront rasées sous le règne du prince Alexandru Ioan Cuza pour faire place à une vaste friche urbaine qui résistera jusqu’en 1874. C’est à ce moment-là que la société d’assurance Dacia fait son apparition et y fait construire le Palais Dacia. L’édifice érigé au bout de la rue Lipscani, à l’angle avec l’Avenue de la Victoire, a abrité au premier étage la rédaction du journal Timpul ».
La société Dacia Romania, un capital de 4 millions de francs
A la fin du XIXème siècle, le marché roumain des assurances avait le vent en poupe et la société Dacia-Roumanie, nouvellement créée, était en plein essor. Adrian Majuru revient au micro :
« En 1877, à l’aube de la guerre d’indépendance, une autre société d’assurances s’installe à Bucarest. Elle s’appelle România, la Roumanie. A l’issue de la guerre, ces deux sociétés bancaires fusionnent et comme il s’agissait d’un pays nouveau, indépendant et offrant de nouvelles opportunités financières, elles estiment qu’il faudrait un siège social véritablement novateur, à la hauteur du nouveau statut du pays. C’est ainsi qu’apparaît ce bâtiment, érigé sur le terrain libre restant et acheté aux enchères publiques. Il est construit entre 1888 et 1895 par un architecte autrichien. Malheureusement, le titre de propriété de cette société financière, comme celui d’autres sociétés, a été transporté en 1916, à Moscou, avec le reste du trésor roumain et n’a jamais été retrouvé. Par conséquent, nous ne disposons pas de beaucoup de documents attestant de l’existence de cette société financière, de l’architecte qui a construit le palais, ni des relevés et plans d’époque. »
La société Dacia Romania disposait d’un capital de 4 millions de francs. La plupart des contrats d’assurance souscrits concernaient les catastrophes naturelles, le transport et l’assurance-vie. Jusqu’en 1906, « Dacia-România » a versé 180 millions de francs d’indemnités. Au sein des conseils d’administration, on retrouve des noms importants de l’élite financière et politique roumaine, tels que Nicki Chrissoveloni, Alexandru Lahovary, Ion Kalinderu, Petre S. Aurelian, Emil Costinescu, Grigore Triandafil et d’autres.
Le palais Dacia, nationalisé par les communistes
En 1914, le palais est vendu à la Banque générale roumaine, qui servait les intérêts financiers allemands. Les troupes allemandes ont occupé le sud de la Roumanie en 1916 et ont réquisitionné aussi des biens de la Banque générale roumaine. A l’époque de l’entre-deux-guerres, la banque change de nom et devient la Banque générale de la Valachie, une appellation qui sera aussi attribuée à l’édifice. En juin 1931, l’institution fait faillite et son siège est repris par la Banque nationale. Sept ans plus tard, en 1938, celle-ci vend le palais à l’Union des Fondations culturelles royales et c’est ici que s’installent la Centrale des maisons d’édition royales et plusieurs autres banques.
En 1948, l’édifice est nationalisé par les communistes et jusqu’en 1990, il abrite à tour de rôle, le Conservatoire de musique et d’art dramatique « Ciprian Porumbescu», puis un restaurant, une cantine et un magasin d’une entreprise textile. Endommagé par le tremblement de terre de 1977, le palais subit des travaux de consolidation entre 1979 et 1983. Après sa restauration, il abrite un self-service, des magasins de chaussures, de maroquinerie, de tissus et de tricots, ainsi que des maisons de couture.
Repris en 2013 par l’Etat roumain
C’est à partir de 1990, que les banques reviennent dans ce palais. Il s’agit de la Banque commerciale roumaine et de la CEC Bank. A partir de 2013, le palais Dacia est repris par l’Etat roumain. Adrian Majuru raconte:
„Dès le départ, ce palais a été construit pour abriter des banques. C’était sa destination initiale. Il était dotée d’une entrée imposante, à même de convaincre les clients que leur argent et leurs objets d’art, des bijoux ou des tableaux, seront soigneusement gardés”.
Depuis quelques années, les visiteurs et les habitants de la capitale associent le palais Dacia à différentes manifestations culturelles qui s’y déroulent. Bientôt, l’édifice bénéficiera de travaux de réhabilitation et de réaménagement des intérieurs afin d’accueillir dans ses locaux la pinacothèque de la capitale.