Devenir diplomate dans les années 1960
Durant la terrible période stalinienne, la diplomatie roumaine a été placée sous le signe d’une idéologisation agressive et mise sous la coupe de cadres promus sur la base de la soi-disant « origine sociale saine ». Il s’agissait, en réalité, d’un recrutement de diplomates issus de milieux sociaux modestes, sans expérience aucune, et dont seule comptait la soumission aux dogmes du régime communiste.
Steliu Lambru, 19.01.2026, 10:25
Après 1945, la Roumanie est entrée dans une période de profondes turbulences politiques, économiques et sociales. Défaite et occupée militairement a l’issue de la Seconde Guerre mondiale, elle a été contrainte d’accepter des pertes territoriales, de payer des réparations de guerre et de se soumettre à l’influence soviétique. Pendant ce revers de l’histoire, la diplomatie roumaine a traversé les mêmes phases que la Roumanie elle-même : épuration et déprofessionnalisation pendant les années du stalinisme et jusqu’aux alentours de 1958–1960, puis reconstruction et reprofessionnalisation après cette date.
Aussi, durant la terrible période stalinienne, la diplomatie roumaine a été placée sous le signe d’une idéologisation agressive et mise sous la coupe de cadres promus sur la base de la soi-disant « origine sociale saine ». Il s’agissait, en réalité, d’un recrutement de diplomates issus de milieux sociaux modestes, sans expérience aucune, et dont seule comptait la soumission aux dogmes du régime communiste.
Cependant, le début des années 1960 marque un changement de paradigme dans la manière de concevoir et de pratiquer la diplomatie. La réduction de l’influence soviétique a entraîné une augmentation de l’initiative des États socialistes satellites, désormais plus enclins à représenter davantage leurs intérêts que ceux du grand frère soviétique. La diplomatie roumaine entre alors à son tour dans un processus de reprofessionnalisation de son personnel. Aussi, si la fidélité à l’idéologie marxiste-léniniste demeure inchangée, les critères du recrutement changent. Les diplomates proviendront dorénavant principalement des meilleurs diplômés de l’Académie d’Études Économiques, de la Faculté de Philologie et de la Faculté de Droit. Par la suite, des diplômés de l’École polytechnique seront également recrutés. Les militaires étaient, eux aussi, sélectionnés selon les mêmes critères d’excellence académique pour compléter les postes d’attachés militaires.
L’art de la diplomatie dans les années 1960
Le diplomate Mircea Nicolaescu, ambassadeur de Roumanie en Égypte en 1961, interrogé en 1996 par le Centre d’Histoire Orale de la Radiodiffusion roumaine, a tenté de répondre à cette question lancinante : « Comment pouvait-on devenir diplomate dans les années 1960 ? » :
« À cette époque, on pouvait devenir diplomate de deux manières. La première était la voie classique : une formation universitaire ou postuniversitaire, ou les deux combinées, destinée aux jeunes cadres du parti. Il existait une structure de formation et de perfectionnement des cadres diplomatiques. Il y a même eu un Institut de Relations Internationales, créé vers 1948–1949, en même temps que la réforme de l’enseignement. Cet institut n’a cependant pas fait long feu, car il ne disposait pas d’une base solide de cadres spécialisés répondant aux exigences de la diplomatie. On y trouvait des cadres, certains pourtant issus du ministère des Affaires étrangères, transformés ad hoc en enseignants. Il y avait aussi des personnes récemment entrées dans l’enseignement supérieur, notamment via un système de promotion des jeunes aux origines sociales modeste, mais sans réelle formation spécialisée. Peu nombreux étaient donc ceux qui étaient de véritables diplomates, dotés d’une pratique sérieuse, capables de contribuer à la formation et à l’éducation des futurs diplomates. »
Dans son interview de 1996, l’ancien ambassadeur Mircea Nicolaescu a également partagé de son expérience de diplomate de carrière, qui impliquait entre autres le maintien d’un contact permanent avec l’actualité du pays :
« Celui qui a travaillé dans la diplomatie et est resté à l’étranger plus de trois ou quatre ans ressent un besoin organique de rafraîchir et de reconsolider son lien avec son pays. Après une période passée à travailler à l’étranger, surtout dans un pays peu connecté aux réalités du vôtre, on finit par se poser la question : de qui êtes-vous l’ambassadeur ? De la Roumanie dans le pays d’accueil, ou du pays d’accueil en Roumanie ? Et ce n’est pas du tout une question simple, si l’on n’a pas, dès le départ, la préparation et l’habitude de maintenir un lien constant avec l’information la plus récente provenant du pays que l’on représente. »
Des compétences spécifiques
Mais quelles ont été les qualités auxquelles le diplomate Mircea Nicolaescu à fait le plus souvent appel durant sa carrière ?
« Plusieurs de mes centres d’intérêt de l’époque m’ont beaucoup aidé. J’ai également bénéficié, dès le lycée, d’une très solide formation en culture générale. Je dois dire aussi que ma formation à l’Académie commerciale m’a énormément aidé à m’engager sur la voie d’une activité diplomatique, et cela même en l’absence d’études diplomatiques spécialisés. J’y ai étudié et approfondi les questions de géographie économique du monde et de la Roumanie, les questions de droit international, qui sont bien distinctes de ceux poses en droit civil ou en droit commercial, et qui ont de nombreuses implications dans le commerce extérieur. Je me suis également intéressé à la politique sociale et à l’histoire des doctrines. L’histoire de la pensée économique roumaine s’est révélée non seulement très attractive, une fois que j’ai pu m’en approcher, mais elle a constitué un véritable fondement pour une première approche du domaine diplomatique. J’ai aussi été aidé par le fait d’avoir travaillé pendant plusieurs années, entre 1946 et 1950, dans une entreprise de commerce extérieur, d’abord à l’Office de livraison de pétrole à l’Union soviétique au titre de réparations de guerre. Je suis ainsi devenu familier des problématiques les plus graves auxquelles notre pays était confronté à cette époque. Pendant des années, tous les documents relatifs aux livraisons effectuées au titre de l’armistice et du traité de paix sont passés entre mes mains. »
La diplomatie roumaine a connu une renaissance progressive dans les années 1960, à la suite de plus d’une décennie de purges et de déprofessionnalisation du corps diplomatique. Il n’en va pas moins qu’elle continuera de fonctionner en tant que rouage indispensable d’un État totalitaire et répressif, un état de choses qui ne s’achèvera qu’en 1989, avec la chute du régime communiste et le retour à la démocratie. (Trad. Ionut Jugureanu)