Monuments publics du Bucarest occupé par les soviétiques
L’historien et collectionneur Cezar-Petre Buiumaci est l’auteur du volume « Călătorie prin Bucureștiul de ieri/Périple dans le Bucarest d’hier », une histoire visuelle de la transformation de la ville et de ses monuments. Il a identifié deux approches dans les changements concernant les monuments publics, opérés à Bucarest.
Steliu Lambru, 18.01.2026, 10:03
Les monuments publics sont destinés à rendre hommage à des personnes et des moments historiques particuliers de la vie d’une nation. Depuis leurs socles, les statues immortalisent ceux qui, dans des attitudes imposantes, ont des messages mobilisateurs à transmettre à toutes les générations qui les regardent. Héros et héroïnes de la ligne du front, rois et reines, personnalités politiques ou culturelles, membres du clergé, gens ordinaires, qui se sont mis au service des autres à des moments décisifs, ont trouvé une place où les passants sont informés de leur dévouement. La Roumanie a su rendre hommage à ses personnalités et aux moments significatifs de son histoire, à travers des monuments érigés sur les lieux publics et sa capitale, Bucarest, en a reçu les plus représentatifs. Après 1945, l’inventaire de ces monuments publics allait faire l’objet d’un changement d’approche radical, dicté par l’armée soviétique d’occupation et par l’idéologie officielle du parti communiste. La répression et la censure ont été les moyens employés pour remplacer les anciens repères urbains par d’autres, nouveaux, dont les messages falsifiaient grossièrement la réalité passée et présente de l’époque.
Destruction des monuments du passé
Le 30 décembre 1947, le roi Michel I était forcé d’abdiquer et le nouveau régime communiste lançait la transformation de la Roumanie démocratique en une dictature. Les statues des grands rois fondateurs, Carol I, créateur de la Roumanie indépendante et de la monarchie, et Ferdinand I, fondateur de la Grande Roumanie en 1918, étaient détruites. Un sort partagé par les statues des grands hommes politiques, telles que celles d’Ion C. Brătianu, sur la Place de l’Université, d’Ion I. C. Brătianu, sur le boulevard Dacia, de Lascăr Catargiu, sur le boulevard qui portait son nom. La liste des monuments abattus inclut également la Fontaine Modura, au parc Herăstrău, le Monument de l’Infanterie, le Monument des Héros enseignants. L’historien et collectionneur Cezar-Petre Buiumaci est l’auteur du volume « Călătorie prin Bucureștiul de ieri/Périple dans le Bucarest d’hier », une histoire visuelle de la transformation de la ville et de ses monuments. Il a identifié deux approches dans les changements concernant les monuments publics, opérés à Bucarest.
« Il existe deux éléments. D’une part, il y a eu la démolition des monuments qui rappelaient la monarchie et les principaux adversaires des régimes communistes, les statues de grands hommes d’Etat, tels que Ion Brătianu, Ionel Brătianu, Take Ionescu, Eugeniu Carada, et même celle de Pache Protopopescu, le plus important maire de Bucarest, bien qu’il ait vécu et travaillé avant l’apparition du mouvement communiste. Son activité avait été enregistrée à la fin du XIXème siècle, mais sa statue a été détruite, quand même. D’ailleurs, la municipalité de la capitale lancera prochainement un concours de projets pour refaire ce monument. Evidemment, il va de soi que les monuments des rois Carol I et Ferdinand I avaient eux-aussi été détruits. »
Monuments publics nouveaux au service de la propagande
La démolition des anciens monuments ayant une forte signification pour la conscience publique roumaine n’a pourtant pas suffi. Pour augmenter l’impact de la propagande, le régime communiste a fait construire de nouveaux monuments, dont certains rendaient explicitement hommage à l’URSS, tandis que d’autres portaient un message idéologique plus subtile. L’on a assisté à l’apparition de monuments dédiés aux pères fondateurs du marxisme-léninisme, d’autres qui glorifiaient des grèves ouvrières considérées comme des moments forts de la lutte des classes, ou encore de monuments dédiés à l’armée. Cezar-Petre Buiumaci explique.
« D’autre part, l’on constate l’apparition de nouveaux monuments. Pratiquement, les premiers en font référence à l’occupation: le monument de l’Armée rouge, ceux de Staline et de Lénine, ceux consacrés à des personnalités de la culture russe soviétique et des cultures des autres Etats restés en-deçà du Rideau de fer à la fin de la deuxième guerre mondiale, des représentants de la tendance appelée le proletcultisme ou la culture prolétarienne, donc d’orientation politique de gauche. L’on érige des monuments tels que celui des Héros de la Patrie, par lequel le régime communiste affirme en fait la participation de la Roumanie, avec de grands efforts et des sacrifices, à la deuxième guerre mondiale, bien qu’elle ne se soit pas vu reconnaître le statut d’Etat cobelligérant. Ce monument devient le principal lieu de commémoration, de dépôt d’offrandes et couronnes de fleurs, d’hommages rendus par le régime. Ce type de procession se déroulait le plus souvent là-bas, plutôt que devant le monument du soldat soviétique. »
Méthode efficace d’effacement du passé
Les nouveaux monuments ont surtout été construits à la fin des années 1940 et durant les décennies 1950 et 1960. Cezar-Petre Buiumaci affirme que, du point de vue de la propagande, la démolition des anciens monuments publics a été plus efficace que la construction des nouveaux.
« Les monuments publics érigés sous le régime communiste ont été moins nombreux que ceux que le régime a fait démolir. Pratiquement, il n’y a pas eu de superposition symbolique. Les nouveaux monuments sont principalement apparus au cours de la première partie de l’existence du régime. La seconde partie se caractérise par la construction de moins de monuments, qui ne sont plus tellement au service de la propagande, mais qui répondent plutôt au besoin d’embellir la ville et ses parcs, principaux lieux de construction de ces monuments. Le domaine particulier des monuments publics est aussi présenté sur les cartes postales et, dans mon livre, je lui ai consacré le chapitre <Les Monuments du nouveau régime>. »
Le retour à la démocratie a tout naturellement signifié aussi la réparation de ce qui avait été abîmé durant à l’époque du socialisme. Les anciens monuments ont retrouvé leurs places initiales, ou, si cela n’était plus possible, des reconstitutions ont occupé l’espace, tandis que les monuments socialistes ont été éliminés. La normalité des monuments publics a été retrouvée en utilisant les mêmes méthodes qui avaient instauré l’anormalité.