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La ligne de chemin de fer Salva–Vișeu : entre montagnes et mémoire

Dans le nord de la Roumanie, entre les départements de Maramureș et Bistrița-Năsăud, nichée dans une région montagneuse aux paysages spectaculaires, se trouve une ligne de chemin de fer qui a marqué à la fois l’histoire des chemins de fer roumains et celle du régime communiste : c’est la voie ferrée qui relie Salva, située dans le département de Bistrița-Năsăud, aux localités de Vișeu de Jos et Vișeu de Sus, dans le Maramureș. Histoire.

Permise de călătorie gratuite DiscoverEU pentru tineri (foto: Tama66 / pixabay.com)
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, 21.04.2025, 10:44

Une voie ferrée historique

 

Dans le nord de la Roumanie, entre les départements de Maramureș et Bistrița-Năsăud, nichée dans une région montagneuse aux paysages spectaculaires, se trouve une ligne de chemin de fer qui a marqué à la fois l’histoire des chemins de fer roumains et celle du régime communiste : c’est la voie ferrée qui relie Salva, située dans le département de Bistrița-Năsăud, aux localités de Vișeu de Jos et Vișeu de Sus, dans le Maramureș.

 

C’est un fait qu’après l’instauration du régime communiste en 1945, de vastes chantiers sont ouverts dans tout le pays. Si leur objectif officiel était de stimuler l’économie et de montrer en cela l’efficacité du modèle socialiste, en coulisses une autre mission leur est destinée : celle de constituer des instruments de répression contre les prisonniers politiques. En effet, les conditions de travail extrêmes qui y étaient de mise servaient à briser physiquement et moralement les opposants au régime, les anciennes élites démocratiques, et tous ceux qui refusaient de plier devant le nouveau pouvoir. La construction de la voie ferrée Salva–Vișeu fut l’un de ces chantiers.

 

Pourtant, son histoire commence bien avant, en 1918. Après l’unification des territoires roumanophones de l’Empire austro-hongrois avec le Royaume de Roumanie, la région nord-ouest reste mal connectée au reste du réseau ferroviaire. La construction d’une ligne le long de la vallée de la rivière Sălăuța – entre les monts Țibleș et Rodnei – devient alors une priorité. C’est ainsi que le gouvernement de l’époque parvient à inaugurer, avant la Seconde Guerre mondiale, un premier tronçon de 15 kilomètres, entre Salva et Telciu. Mais à cause de la guerre, de la cession de la Transylvanie du Nord à la Hongrie en 1940, les travaux sont stoppés net. Ils ne reprennent qu’en 1948, après la restitution du Nord de la Transylvanie à la Roumanie. À la fin de l’année 1949, la ligne complète, longue de 60 kilomètres est enfin mise en service. Depuis lors, elle n’a pas été modernisée. Elle demeure encore aujourd’hui une ligne de chemin de fer non électrifiée.

 

L’un de ceux qui ont travaillé sur ce chantier a été Gelu Fătăceanu. En l’an 2000, il confiait son témoignage au Centre d’Histoire Orale de la Radiodiffusion roumaine. Il raconte avoir volontairement rejoint le chantier, pour disparaître des radars de la Securitate, la police politique du régime communiste instauré quelques années auparavant. Jeune sympathisant du Parti national-paysan, d’opposition, il avait protesté, avec d’autres, contre la falsification des élections de 1946. Il avait donc tout intérêt à se faire discret dans le nouveau contexte. Une fois sur place toutefois, il n’hésite pas à s’engager dans des actions clandestines contre le régime.

 

Des souvenirs de cette époque-là

Gelu Fătăceanu : « Là-bas, l’on était tous des gens que le régime communiste avait pris en grippe. Il y avait d’anciens aviateurs, des officiers exclus de l’armée. Alors oui, j’y avais ma place. Un soir, un certain Augustin Șora m’a proposé de rejoindre une organisation de lutte contre le communisme formée sur le chantier. Je lui ai dit : « Je suis avec vous. Je ne les ai jamais aimés. » Et l’autre poursuit : « L’on voudrait perturber la visite annoncée d’Ana Pauker et Vasile Luca sur le chantier. » Pas d’attentat, pas de violence. Juste une manifestation : des slogans, des huées, des tracts. Même le chef du chantier, Amedeo Georgescu, lui aussi anticommuniste, était avec nous. C’était un ingénieur reconnu, formé en Allemagne, aux États-Unis, en Angleterre. Une sommité. »

Gelu Fătăceanu est chargé de rédiger les tracts :

« Je les ai tapés à la machine, avec du papier carbone, tout seul. Une centaine, peut-être deux cents exemplaires. Le message était simple, l’on disait en gros : « Soyez présents à l’arrivée d’Ana Pauker et Vasile Luca, ces traîtres à la nation. Prenons une position ferme pour libérer le pays du joug communiste et soviétique. » Quelques lignes, qui disaient tout. Tout le monde voulait en finir avec le communisme, et aussi avec la présence des Russes dans le pays. »

Mais la manifestation n’aura jamais lieu. Les autorités découvriront le complot. Fătăceanu est arrêté, interrogé à Bistrița, puis transféré à la prison d’Aiud. Il va exécuter ensuite sa peine sur un autre chantier emblématique du stalinisme roumain : le Canal Danube–Mer Noire.

 

Gelu Fătăceanu : « Le 8 avril 1949, un lieutenant de la Securitate, un ancien instituteur, est venu me chercher en prison. Il avait trouvé un livre d’anglais, que j’étudiais en autodidacte, comme beaucoup d’autres. Il a aussi trouvé une petite paire de jumelles. Il m’a demandé avec qui je communiquais. Puis il m’a accusé d’avoir des liens avec l’ambassadeur américain à Bucarest, Burton Berry. Je lui ai répliqué : « Je ne connais même pas le nom de ce monsieur. Je ne suis jamais allé à Bucarest. » Il m’a demandé pourquoi j’apprenais l’anglais. J’ai dit : parce que je voulais l’apprendre. Mais ces deux ou trois mois passés à Bistrița, ce fut l’enfer sur terre. »

Aujourd’hui, le passager qui emprunte la ligne Salva–Vișeu est sans doute captivé par la beauté sauvage du paysage. Mais ce chemin de fer a une histoire bien moins anodine qu’il n’y paraît. (Trad. Ionut Jugureanu)

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