L’exposition „Lia & Dan Perjovschi. DRAFT pour une rétrospective commune”
C'est la première fois que ces deux figures emblématiques de l'art contemporain roumain réunissent leurs œuvres en Roumanie, dans le cadre d'un projet marquant quatre décennies de pratique artistique.
Eugen Cojocariu, 06.06.2026, 10:09
Au centre culturel de la municipalité de Bucarest, ARCUB – l’Auberge Gabroveni, au coeur de la capitale roumaine, a été inaugurée l’une des expositions les plus attendues de cette année: « DRAFT pour une rétrospective commune », portant la signature des artistes visuels Lia et Dan Perjovschi. C’est la première fois que ces deux figures emblématiques de l’art contemporain roumain réunissent leurs œuvres en Roumanie, dans le cadre d’un projet marquant quatre décennies de pratique artistique. L’exposition est ouverte au public jusqu’au 26 juillet 2026. Lauréats du Prix « Princesse Margriet » de la Fondation culturelle européenne, Lia et Dan Perjovschi ont déjà eu des expositions au Centre Pompidou, au MoMA de New York et au Walker Art Center. Il manquait toutefois une rétrospective commune en Roumanie.
Etre le sujet principal de sa propre vie
Eugen Cojocariu s’est entretenu avec l’artiste Lia Perjovschi au sujet du concept de cette rétrospective et de ce que le public peut y découvrir :
La rétrospective présente 40 ans de carrière de chacun d’entre nous. Elle parle de ce que nous avons observé là où nous avons voyagé, et qui permettra peut-être d’identifier les solutions que nous avons trouvées pour survivre. Car nous voulons, en quelque sorte, transmettre ce message : tout dépend de nous. Nous sommes les propres créateurs de notre réalité, mais il est important de savoir ce nous voulons. Choisir, être le sujet et l’objet de l’histoire. Être le sujet, c’est décider de sa vie, de son intervention, de la façon dont on choisit d’être, d’agir et de ce qu’on veut faire. Être l’objet, c’est être ballotté d’un endroit à l’autre par d’autres qui savent ce qu’ils veulent faire. Certains sont peut-être trop dynamiques et deviennent toxiques, d’autres sont trop concentrés sur eux-mêmes. Donc, d’une manière ou d’une autre, on risque de se voir écarter. Tout se réduit à bien choisir afin de devenir sujet de sa propre vie. En d’autres termes, il n’y a pas de personnes favorisées ou défavorisées. Il n’y a que des personnes qui travaillent très dur et des personnes qui ne croient pas en leur capacité à changer les choses. Il s’agit de chercher ce qui nous convient et de créer, car personne n’est ici par hasard. Nous avons tous une mission à accomplir, et plus nous avons de problèmes, mieux c’est. Nous traversons actuellement une période marquée par des conflits et par des bouleversements technologiques majeurs qui nous déstabilisent. Nous pouvons donner un sens à tout cela en nous formant continuellement, autant que possible. Et aujourd’hui, ignorer Internet et toutes les possibilités qu’il offre, c’est un choix.
L’art postal
Qu’est-ce que l’exposition réunit-elle? Lia Perjovschi:
Des vidéos, des expériences où nous avons travaillé avec le corps humain parce que c’était peu coûteux et parce que nous étions curieux de savoir comment nous pouvions nous exprimer sans dessiner. La carte postale, c’est plutôt le domaine de Dan. Nous avons tous les deux pratiqué le Mail-art dès 1985, c’est-à-dire l’art postal. Nous avions quelques adresses et nous imaginions que nous étions connectés à la planète entière. Mais on peut encore utiliser la poste pour envoyer des messages tant qu’elle n’a pas disparu. Je sais que dans d’autres pays, ça n’existe plus. Dan a un CV immense et, en fait, chaque ligne de son CV représente une exposition, un espaces dessiné – tantôt plusieurs pièces, tantôt une seule pièce, tantôt un mur. C’est une sélection parmi des milliers et des milliers d’images. Nous sommes à la disposition de tout le monde. Dans l’ensemble, nous organiserons également des visites guidées et nous recevrons des invités. »
Une exposition à la croisée de l’art, de l’archivage et de la connaissance
Toutes les pièces de l’Auberge Gabroveni sont animées par cette double présence artistique. D’une part, des interventions murales et des dessins incisifs signés Dan Perjovschi – des commentaires sur l’actualité politique et sur la vie sociale quotidienne. D’autre part, les installations et les projets de recherche de Lia Perjovschi. Une exposition à la croisée de l’art, de l’archivage et de la connaissance. L’artiste Dan Perjovschi nous a déclaré :
« Une rétrospective de 40 ans de carrière. Nous avons nous aussi mené une carrière internationale très riche. En fait, il s’agit d’une exposition qui se compose de trois CV : celui de Lia, le mien et un CV commun. Vous y verrez des dizaines, voire des centaines d’expositions. Nous avons même fait une sélection pour montrer un peu comment la performance devient-elle possible de nos jours. Cela implique un travail acharné. Et cette exposition reflète tout ce travail intense, mené depuis 1985. »
« Le Musée de la Connaissance » et «Anthropogrammes »
Pourquoi le titre « DRAFT pour une rétrospective commune » ? Dan Perjovschi nous a répondu lors d’une petite visite virtuelle de l’exposition :
« On l’appelle DRAFT, en traduction brouillon, un mot qui peut résumer une activité très intense. Le bâtiment de l’ARCUB a la forme d’un U. Lia représente donc un côté, et moi l’autre. Et on se retrouve ici, à l’étage, dans une sorte de salle commune, où on a recréé symboliquement notre atelier, celui qu’on a eu pendant 20 ans à Bucarest et où, autour d’une table, on a discuté d’art et de société pendant 20 ans. Cette exposition montre des expériences différentes, car, même si nous sommes nées dans la même ville et que nous nous sommes rencontrées à l’âge de 10 ans, nos parcours n’ont pas été identiques. Mais ils se croisent de temps à autre. Et c’est exactement le cas ici. Disons que nous abordons peut-être le même sujet, mais de manière très différente. Et on peut imaginer que si deux époux, artistes, qui vivent ensemble depuis des lustres, car ils célébreront bientôt 50 ans de mariage, voient les choses différemment, cela signifie qu’il existe de nombreuses autres visions et perspectives sur le monde. Et que donc, ce monde est bien plus riche que nous le pensons. Il y a une très grande cave, un sous-sol où j’ai installé des vidéos datant de l’époque précédant la chute du communisme et de celle d’après 1989. Une fois à l’étage, on arrive de nos jours, où Lia présente l’une de ses installations, qui rassemble tous ses projets récents. Elle s’appelle « Le Musée de la Connaissance ». Moi, je fais une sorte de chronologie d’une œuvre intitulée « Anthropogrammes », qui commence par un dessin en 1986, se transforme en performance, puis en installation vidéo, pour finir en sculpture en 2026. Et les visiteurs peuvent suivre ce parcours. Les gens peuvent tracer leur propre parcours, ce sont de petites découvertes. D’ailleurs, chez Lia, on entre comme « Alice au pays des merveilles ». C’est « Mary Poppins » chez Lia. Il y a toutes sortes d’objets achetés dans des magasins, dans des musées du monde entier, et je les mets en dialogue les uns avec les autres. Et c’est un monde merveilleux, d’une curiosité extrême. D’ailleurs, cette exposition a plusieurs vitesses. On peut la voir en 10 minutes si on est pressé. Ou on peut y passer 10 heures si on a le temps. Et c’est pour ça qu’on l’a conçue ainsi, pour que chaque visiteur puisse y consacrer le temps qu’il veut. On a imaginé cette exposition ccomme un collage unique, qui ne se reproduira plus jamais. C’est une exposition que nous avons conçue spécialement pour la Roumanie, elle n’est pas importée d’un autre pays. Notre devise, que vous retrouvez dans cette exposition, est : « Fais ce que tu peux avec ce que tu as, non pas avec ce dont tu rêves d’avoir. »