L’appel de Cristian Mungiu à sauvegarder les salles de cinéma roumaines
La conférence de presse organisée à Bucarest a eu lieu dans un espace symbolique: la Cinéma Studio de la capitale. Jadis une des plus importantes salles obscures bucarestoises, qui accueillait festivals, projections en première et autres rencontres avec le public, le Cinéma Studio est fermé depuis de nombreuses années.
Corina Sabău, 13.06.2026, 10:30
La deuxième Palme d’Or remportée à Cannes pour le film « Fjord » a replacé Cristian Mungiu au centre de l’attention internationale. De retour en Roumanie, le réalisateur a cependant choisi de moins parler du trophée et des autres prix obtenus sur la Croisette, et d’adresser les problèmes qui empêchent, de son point de vue, le développement du cinéma roumain. La conférence de presse organisée à Bucarest a eu lieu dans un espace symbolique: la Cinéma Studio de la capitale. Jadis une des plus importantes salles obscures bucarestoises, qui accueillait festivals, projections en première et autres rencontres avec le public, le Cinéma Studio est fermé depuis de nombreuses années. Lors de la conférence de presse, Cristian Mungiu a déploré la disparition non seulement des espaces dédiés, mais aussi de toute une culture consistant à aller au cinéma. De nombreuses villes n’ont plus de salles fonctionnelles et des générations entières ont grandi sans avoir un accès constant aux projections de film. Le réalisateur roumain a insisté sur le manque d’investissements qui finira par couper le public du cinéma comme expérience collective.
« Il faut profiter de ce moment d’attention tournée vers nous pour essayer d’agir. Car la pire chose provoquée par la fermeture des salles de cinéma n’est pas la disparition d’espaces où l’on regardait des films, mais bien la disparition d’une habitude de consommation. Les gens ont perdu l’idée de sortir dans leur propre ville, voir un film en compagnie d’autres gens et en débattre à la fin. D’accord, les plateformes et tous les changements de ces dernières années y ont contribué, mais il est important de faire un effort pour récupérer ces choses, dans la mesure du possible. »
La nécessité de réformer tout le système de financement
Cependant, les problèmes sont plus nombreux. Cristian Mungiu affirme que le système de financement du cinéma dans son ensemble a besoin d’être réformé. Ainsi le réalisateur a-t-il rappelé les fonds qui devraient alimenter le Fonds cinématographique, conformément aux dispositions légales. Selon Cristian Mungiu, ce chapitre pourrait faire l’objet d’une des mesures les plus rapides à prendre pour que l’industrie du cinéma accède à des sources de financement supplémentaires. Le réalisateur considère également que l’Etat devrait soutenir la culture de manière plus concrète, en mettant à jour la Loi de la cinématographie pour l’adapter aux nouvelles formes de consommation média, telles que les plateformes de streaming et la publicité numérique. Cristian Mungiu plaide pour des règles claires et prédictibles en matière de financement, ainsi que pour un cadre législatif qui soutienne le développement à long terme de cette industrie créatrice. Il a aussi parlé de l’absence d’une salle de cinéma digne d’accueillir les projections en première à Bucarest, puisqu’à présent, l’organisation d’un tel événement implique des coûts élevés et des solutions improvisées. Le réalisateur considère que la Roumanie a besoin de se munir d’une stratégie culturelle à long terme et de règles de financement prédictibles, au lieu de mesures exceptionnelles prises seulement lorsqu’un film roumain rencontre un succès international. Cristian Mungiu a également parlé du projet qui l’a ramené dans l’actualité des grands festivals internationaux. « Fjord », son film le plus récent, fera bientôt l’objet d’une promotion internationale appuyée. En attendant la sortie officielle du film en salle, les spectateurs roumains auront l’occasion d’assister à une projection spéciale. Cristian Mungiu a expliqué que « Fjord » exprime une réalité contemporaine marquée par des tensions et par l’absence du dialogue entre les différents groupes sociaux.
« Je ne suis pas naïf ; je ne crois pas qu’après avoir vu ce film, qui est en quelque sorte un appel à la tolérance, les gens descendront dans la rue et se prendront dans les bras, surtout s’ils appartiennent à des courants politiques différents. Non ! Mais c’est un film sur le fondamentalisme de la pensée. Or, le fondamentalisme n’est ni de droite ni de gauche. C’est une façon de penser qui te fait croire que toi, tu as raison et que l’autre a tort. Moi, je m’exprime contre cette attitude et le film parle de ça. Il exhorte tout un chacun à faire sa propre analyse et à choisir son positionnement. Je ne m’attends pas à ce qu’un film produise un changement sociétal statistiquement significatif… bien-sûr que non. Mais il est aussi très décevant de voir qu’un film qui appelle à la tolérance est déjà haï avant même que les gens l’aient vu. »
Selon le réalisateur Cristian Mungiu, le film « Fjord » ne livre pas de réponses définitives, mais il ouvre une zone de réflexion sur le fonctionnement de la société actuelle. A la fin de la conférence de presse, Cristian Mungiu a transmis un message simple: les prix internationaux apportent de la visibilité, mais ne remplacent pas les investissements et les réformes. Et si les films roumains continuent d’être appréciés dans le monde, le temps est venu, affirme le réalisateur, pour que l’infrastructure cinématographique de Roumanie soit à la hauteur du prestige que ces productions apportent au pays. (Trad. Ileana Ţăroi)